Les mots.

J’ai depuis toujours un amour déraisonnable pour les mots : lorsque j’étais gamine en CM1 j’écoutais passionnément les grands de la classe au-dessus plancher sur la morphologie des noms communs tout en m’escrimant en mode automatique sur je ne sais plus quel devoir assommant. Je ne lis pas, je dévore les mots à pleins yeux, comme on dévore une tartine de beurre et de confiture à pleines dents. Je n’écris pas de poèmes, je cisèle longtemps des phrases les plus musicales possibles comme un chanteur baroque orne une aria de ses cadences.
Je surkiffe ces assemblages de quelques lettres, pour moi ils valent tous les billets de train ou d’avion pour là-bas, pour ailleurs. J’en scrute l’anatomie comme une entomologiste considère un insecte bizarre, j’aime découvrir l’histoire enfouie dans leurs gènes. Par exemple je suis native de la haute vallée d’Azergues dans le Beaujolais, de l’arabe « al zerga » ou « oued zerga » « eaux vertes » ou « eaux bleues » car il y a fort longtemps les Arabes restèrent 50 ans dans le pays et ils donnèrent ce nom au cours d’eau qui arrose l’endroit. Il me plaît de penser que, si certaines de mes ancêtres habitaient déjà dans les parages à l’époque, l’une d’elles a plus ou moins volontairement fauté avec l’occupant et que, peut-être, un peu de sang de Fils du Désert coule dans mes veines…
J’avais 24 ans lorsque par curiosité pour la langue de ma chère et tendre d’alors je me plongeais dans l’apprentissage du grec. Je me suis régalée, ça me transformait en archéologue du vocabulaire même si, curieusement, cela m’a dépourvue de toute orthographe à la grande joie de ma douce Élefthéria (Ελευθερία : Liberté). Là où elle est à présent elle doit beaucoup s’amuser en me voyant me battre avec 2 ou 3 dicos sur Internet, la coquine !
Il y a 26 ans paraissait le Dictionnaire des mots perdus d’Alain Duchesne et de Thierry Leguay, un recueil de mots des temps passés qu’à notre grand tort nous n’utilisons plus. J’ai découvert ma Terre Sainte en me plongeant dans cet ouvrage et j’entrepris presto d’en reporter tout le contenu dans mon dictionnaire des rimes en calligraphiant chaque mot à la plume, patiemment, voluptueusement.

Après quoi j’infligeais la même punition aux vocables du Dictionnaire des mots sauvages de Maurice Rheims dans une autre couleur pour savoir dans quel ouvrage les retrouver. Je ne me souviens plus quel dico me tomba sous la main après mais mon glossaire de base souffrit bientôt d’indigestion.

Je délocalisais toute ma collection sur de grandes feuilles blanches qui en avalèrent tant qu’elles purent mais, ô destin fatal ! certaines ressemblèrent bientôt à des boîtes de sardines à l’heure de pointe… L’informatique, gente damoiselle au grand cœur me tendit un espace extensible à volonté, j’y retranscrivis tout pour la troisième fois depuis le début avec davantage de couleurs selon la catégorie de dico, violet pour les parlers régionaux, vert pour les argots, brun pour le français d’autrefois etc.


 
 
 

 
 
 
 
 
Mon Grand Œuvre comporte à présent 912 pages bien remplies et je l’utilise autant pour écrire en prose qu’en vers.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Avec les années, cette besogne studieuse est devenue une thérapie : quand les nuages s’accumulent et que leurs larmes terribles menacent de nous engloutir mon humble petite vie et moi, plouff ! je saute dans la ouate des lettres, des sons et des mots.
Un mot inconnu est comme un cadeau des Dieux pour moi, l’emballage plus ou moins goûteux est le dictionnaire où il m’attend. Trois et demi de mes étagères d’1,51 m supportent vaillamment le poids de ma dinguerie. On y trouve le Dictionnaire Historique de la Langue Française, le Dictionnaire du Français Non Conventionnel, l’Argot Militaire, le Dictionnaire Québécois-Français, les Mots du Cheval, le Petit Dictionnaire des Injures Alsaciennes, La Langue du Théâtre…

Je possède aussi le Furetière en trois volumes, le Littré en sept volumes, Le Robert en six volumes.

En amoureuse passionnée de la poésie car elle est la musique et l’expression la plus haute d’une langue et que nous sommes un peu moins des bêtes acharnées à nous entre-détruire lorsque nous nous occupons de poétique je me réjouis qu’il faille six volumes pour le Dictionnaire de la Langue des Troubadours et un seul pour le Glossaire de la Langue d’Oïl.

 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Tous les dictionnaires me captivent pourvu qu’ils soient gavés de mots ayant un rapport avec la langue française. J’élargis même la famille par les cousins avec le Dizziuàriu corsu-francese, les dictionnaires italien, portugais, grec, latin etc. –français. Je ne suis pas azimutée, je suis simplement une femme curieuse : je raffole de l’opéra baroque, du fado, de la musique grecque, des polyphonies corses et de plein d’autres choses délicieuses, chants grégoriens compris.

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17 réponses à Les mots.

  1. Liousha Tiki dit :

    Oh, j’ai manqué ce billet ! Grâce au papillon trop plein d’ardeur pris dans les flux RSS, c’est réparé. Hihi, j’ai un peu la même dinguerie. J’étais aux anges quand j’ai eu le Petit Larousse illustré pour le certificat d’études. Tellement planant que j’ai demandé au père Noël un Quillet/Flammarion… Bon, ça s’est calmé, mais je craque encore parfois (il y a peu j’ai tenu bon face au Livre des métaphores)… Ah, un peu la même dinguerie, parce que je me laisse embarquer par des dicos « sans langue », comme le dictionnaire des athées, agnostiques, sceptiques et autre mécréants. Allez, un dernier, fin d’année dernière, le Dictionnaire des chats illustres À l’usage des maîtres cultivés tome 1 Chats réels (vivement le tome 2).

  2. GF dit :

    Moi aussi j’ai raté ce billet!
    Dois-je en conclure que tu es capable de lire les Œuvres complètes de Huysmans sans t’aider du moindre dictionnaire? Si tu n’as jamais tenté de lire ce frapadingue du mot rare, tu devrais faire ton miel d’A Rebours

    • Dominique dit :

      A partir d’aujourd’hui on peut ne plus rien rater puisqu’il est possible de s’abonner et aux nouveaux articles et aux commentaires.
      Je ne connais pas ce pitre du mot que semble être Huysmans mais en passant non par la Lorraine mais par l’étymologie on décrypte bien des choses.
      Je vais de ce pas me procurer « A rebours » et on verra si j’accroche ou pas.

      • GF dit :

        Attention Dominique, si tu n’accroches pas, je te renie!
        Le livre existe en Folio, c’est absolument génial, tu verras! Rien que le repas mortuaire du premier chapitre est une vraie prouesse de style! Bises et bonne lecture!

        • Dominique dit :

          Sur Am*zon il existe une édition de cet ouvrage où, d’après le commentaire d’un client, les pages ne sont pas l’ordre et où elles manquent parfois. Peut-être vais-je me laisser séduire par cette curiosité, histoire d’ajouter encore du poivre à ma lecture…

          • GF dit :

            Dans mon exemplaire, elles sont dans l’ordre, je te rassure. Et je découvre ce soir un billet sur Cecilia… Vite, que je le lise!

          • GF dit :

            Et alors, A rebours?
            Verdict attendu fébrilement!

            • Dominique dit :

              Bon, j’avoue, j’ai complétement oublié le sieur Huysmans et son bouquin… En ce moment je lis Françoise Chandernagor, les polars moyenâgeux de Nicole Gonthier et je continue par petits bouts l’intégrale poétique d’Anna de Noailles. Mais je me demande si Joris-Karl ne ferait pas un bon compagnon de voyage jusqu’à Barcelone à moins que je ne m’équipe de sudoku…

  3. Quel travail ! C’est impressionnant ! Vous devez connaître un nombre de mots incroyable !

    • Dominique dit :

      Oui, c’est vrai que si l’on considère uniquement le résultat ça paraît fou… C’est une passion qui s’étend sur presque la moitié de ma vie et qui va perdurer jusqu’à la fin. C’est absurde aussi car à moins de posséder tous les dicos auxquels je fait référence mon grand machin ne peut servir à personne. Certes je connais un grand nombre de mots mais j’hésite parfois à m’en servir car je ne veux pas laisser mes lecteurs trop perplexes… Chacun son grain de dinguerie, moi c’est bien pacifique, après tout !

  4. Michelaise dit :

    C’est beau les mots et c’est comme une gourmandise…
    En voyant votre dictionnaire de rimes (quel boulot !!) j’ai voulu rechercher un site bien pratique que j’avais trouvé sur le net, le Barbery : malheureusement il est devenu inopérant à cause de l’évolution du plugin : quel dommage de voir tout ce travail perdu…
    C’était là : http://www.barbery.net/index.htm
    Je me demande s’il en existe d’autres de ce genre ??
    En tout cas, bravo pour votre article…
    PS
    Am*zon, c’est pour éviter de leur faire de la pub ?? je retiens l’idée !!!

  5. Dominique dit :

    On trouve tout un tas de dicos des rimes plus ou moins élaborés sur Internet… Moi je préfère le mien qui classe les mots en rimes riches.
    Oui, je n’ai aucune raison de faire de la retape pour Am*zon dont je déteste les méthodes…

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