Chez les Cathares (1).

Une rumeur affole le jardin offert au soleil : une ombre furtive se glisserait parfois parmi les dames et les donzelles étalées paresseusement autour de la maison… Les bruits prétendent que l’on distinguerait de temps à autre les vagues contours d’on-ne sait-quoi sur les feuilles, dans la pelouse ou sur la terre du potager. Quel émoi, les belles oscillent entre curiosité et crainte.
« J’en suis toute ébouriffée ! » se lamente la rose coquette.

« On n’a pas idée aussi, de s’encombrer de tant de jupons les uns par-dessus les autres alors qu’une tunique légère convient parfaitement ! » ironise le coquelicot délicieux de simplicité.

« Comme vous avez raison ! Pourquoi s’étouffer sous tant d’oripeaux alors qu’un simple voile aux motifs discrets plaît aux galants… » enchérit le dipladénia.

« Of, on s’accoutre de clinquant pour masquer le vide du cerveau et la pauvreté du cœur… » conclut le lin.

« Gaussez-vous manantes ! Sachez que mes ancêtres directs ornaient les jardins de Versailles où Louis XIV aimait se promener. D’ailleurs j’y compte encore des cousines… » se rengorge une pseudo marquise non loin.

« Oyez ! Oyez braves végétaux qui parez ces lieux ! Mesdames les duchesses de Saverdun sur Ariège daignent paraître en ces humbles allées !! Mais leurs Hauteurs Illustrissimes oublient que leur cher Loulou XIV se régalait aussi de petits pois si timides qu’ils préfèrent rester dans leurs cosses et que, toutes roses qu’elles soient elle ne vivront jamais que ce que vivent les roses… »

trompette le pétunia.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Ah, François de Malherbe… Et Alphonse de Lamartine :
« Naître avec le printemps, mourir avec les roses… »
Baume divin de la poésie, suprême clameur de la beauté pour adoucir les barbaries et consoler les êtres de l’état du monde… » s’exclament les œillets de poète.

Fruuuuutttt… Papatttt… Entend-on soudain tout près, sans bien distinguer où…
« A l’aide ! On me viole !! On m’assassine !!! A moi !!!! » beugle une marquise épouvantée.

« La ferme ! J’ai beau tendre le cou, je n’aperçois rien d’anormal… C’est bien la peine de nous assommer avec le sang bleu qui irrigue vos nervures si c’est pour braire sans aucune dignité au moindre courant d’air qui passe ! Certaines de vos majestueuses aïeules ont fauté avec quelques godelureaux d’indigotiers à la belle figure ! » proteste le lantana.

« Je ne décèle rien de bizarre non plus. Pourtant j’ai la sensation d’une présence… » murmure le seringat.

« Qu’est-ce qui peut bien gîter dans nos parages ? Une nouvelle couleuvre, le fantôme d’un Templier, un lutin farceur, la réincarnation en crapaud de Simon de Montfort, un jeune… » réfléchit l’œillet d’Inde.

« Oh oui, un jeune, un jeune ! » le coupent ces adolescentes effrontées de lobélia toutes excitées.

« Avec de beaux pétales jaune fluo !
‒ Avec une belle voix roucoulante !
‒ Avec une belle moustache !
‒ Hiiiiiiiiiiiiiiii !!! Avec de belles feuilles velouououtééééeeeesss !!
‒ Haaaaaaaaaaaaaaaa !!!! AUX YEUX CARRESSAAAAAAANTS !!!!
‒ Hooooooooooooooooooooo !!! SI DOUOUOUOUX!!!!!
‒ HÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!! SI ENTREPREEEEENAAAAAANT !!!!!
ON SE CALME, LES GRELUCHES !!! » rugit la valériane.

« Skrouiiik !! » fait le chœur des vierges, maté.
« Ah, laissez donc ces tendrons exprimer leurs ardeurs, elles se lamenteront bien assez tôt que « Ronsard les célébrait du temps qu’elles étaient belles… » proteste le sage bacopa.

« Le premier amour est inoubliable, mon cher… Mais s’offrir corps et âme à la belle voyageuse qui passe au lieu de fantasmer sur des chimères c’est se procurer des voluptés nouvelles à chaque fois : la délicatesse de la coccinelle, les alambiquages de la lucarne, l’emportement de la mouche, l’agitation de l’abeille…  » égrène voluptueusement un groupe de roses sans manières.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« N’empêche qu’il se trame du louche par ici : des fragments de bois déplacés, des ombres étranges qui nous font sursauter, des traces qui s’interrompent net…  » s’apeure la nigelle au profil tarabiscoté.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Si on nous espionnait pour choisir celles que l’on guillotinera ? » s’épouvantent le lys et la pivoine.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Noooonnn… Je ne veux pas finir en bouquet ! Laissez-moi vivre !! Je suis encore un bébé, mes pétales sont tous chiffonnés, on ne verra que leurs plis affreux quand je m’ouvrirai !!! Et puis dans l’iconographie chrétienne la rose symbolise soit la coupe qui recueille le sang de Jésus soit la transfiguration des gouttes de ce sang : je suis une fleur macabre et dégoûtante ! » glapit une jeune rose, une rosinette terrifiée.

« Nous on s’en fiche de votre croque-mitaine, notre petite taille nous protège d’une agonie les pieds dans l’eau : on n’a jamais vu un bouquet composé de microbes… Quand au rôdeur fugace effarouchant les habitantes de ces lieux, si ses desseins se rapportent à son plumage invisible, étalons-nous sans péril au soleil… Maintenant, si les frayeurs vous plaisent, nous allons vous narrer les choses ahurissantes surprises du haut de notre donjon… » ironisent les diascia.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Pour que nous frémissions, il faudrait un loup-garou ascensionniste mais d’après nos observations votre scélérat ne hante que le ras du sol… Votre monstre sanguinaire serait-il une taupe ? » demandent les pétunias.

« Nous on sait, nous on l’a vu avec nos yeux dans toutes les directions, nous on le connait, na na na !!! » gouaillent les verveines.

« Nous aussi, il vient souvent se reposer sous notre ombre odoriférante… » annoncent les fleurs de tilleul.

« Il est beau, discret, serviable… » enchaînent les fleurs du bougainvillier.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Il a toujours de gentilles attentions quand il se promène près de moi ! » confie la pâquerette.

« C’est un voisin très sympathique ! » complimentent la fleur de courgette et la fleur de concombre.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Quoi ! Un gentilhomme réside en ces lieux et il ne nous a pas encore présenté ses compliments, il ne fréquente que les pécores !! Quel rustre !!! » déclarent méprisamment les orchidées du haut de leurs longs cous de girafes.

« Me faire ça, à moi ! Quel affront !! » éructe l’alstrœméria que les braves gens sans façons nomment lis des Incas.

« Il se réfugie loin de vos caquetages de péronnelles pour chasser en paix ! » lance le lin.

« Un soir de confidences, il nous a murmuré son nom. » avouent l’hortensia et la sauge rustique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Ce doit être un mot léger comme le zéphyr et profond comme une nuit d’été… » s’extasie l’œillet de poète.

« Oui, il se nomme « Le grand lézard vert » annoncent les géraniums.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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6 réponses à Chez les Cathares (1).

  1. Marie-Claude L. dit :

    Tout est en ordre maintenant.
    C’est un régal, c’est tout à la fois du Buffon et du Ronsard !!! Vraiment bravissimo !

  2. Hécate dit :

    Magnifique éloge aux fleurs ! C’est avec une rose qu’a été béni le corps d’Anna de Noaïlles et non avec un rameau de buis.

  3. Karine dit :

    Qu’il fut plaisant de lire cette histoire cathar… tique. Ce dialogue floral sent bon le jardin et l’amour des fleurs.
    Merci Dominique pour vos talents de poète

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