Plouff dans le canal ??? (5)

A force de contorsions pédestres dans Castello je croise la salizada del le Gate (La rue des Chats ???). Les salizzade furent les premières rues recouvertes de masegni, le pavé de Venise ou de briques disposées en forme d’arrêtes de poisson. Elles constituaient souvent des rues commerçantes et animées. Je commence à désespérer d’ouïr un « Miaooouuu! » à Venise, moi !

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
On appelait piscina les petites étendues d’eau stagnantes qui servaient de bain public et qui devinrent des lieux de prostitution. On les combla pour obtenir des petites places ou des rues.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Les choses s’arrangent puisqu’elles se compliquent : fondamenta dei Penini, aux 2446 et 2445, je trouve bien deux inscriptions sur les linteaux des portes mais comme je ne les ai pas suffisamment mémorisées j’ignore si c’est elles que je dois débusquer… Je verrai ça à Lyon, une fois mes cartes mémoires transférées sur mon grand ordi car, évidemment, pour accroître la difficulté du labeur, je n’ai pas apporté le guide qui répertorie mes chers petits trésors. Il est un peu lourd, aussi, monsieur le Juge… « Je vous absous, mon enfant, allez en paix et faites la même chose dans la Capitale des Gaules, ce sera un peu tricher, certes mais Dieu est grand ! » Comme de sombres nuées se déchirent et révèlent un ciel d’azur après l’orage, ce mystère obsédant s’évanouit ce jour : on vendait des pieds d’agneau bouillis nommés penini dans une boutique de la fondamenta d’où son nom. Au 2446 l’ancienne inscription « N°. 47. Cappo mro alle seghe » indique le logement d’un maître maçon (capomastro) des scieries de l’Arsenal tout proche et celle du 2445 « N°. 46. Appuntador de calafai » rappelle qu’un responsable des radoubeurs (calafati) habitait ici. Les ouvriers de l’Arsenal surnommés arsenalotti composaient une élite de l’artisanat, ils travaillaient en équipe, fiers de collaborer à la puissance navale de la République, ils constituaient la garde d’honneur pour l’élection d’un nouveau doge, ils ramaient à bord du Bucentaure lors des cérémonies officielles et ils étaient tenus d’intervenir en cas d’incendie. Ils habitaient des logements gratuits ou à loyers modérés près de l’Arsenal.

J’entends des grognements derrière moi, un sexagénaire avance et titube, il s’appuie côté maisons, ouf ! L’abus de grappà et de chianti ne le plongera pas dans le canal de l’autre côté de la fondamenta !

J’arrive devant l’église san Martino mais zut ! elle est fermée et sa concierge ne reviendra qu’à 16h 30. Il est 15h, tant pis, ma panoplie de trésors sera incomplète mais je décide de poursuivre mon itinéraire du jour.

J’emprunte avec délice le ponte de l’Inferno et au mur crénelé en forme de queue d’hirondelle je devine que j’arrive vers l’Arsenal. Un pont est barré de passer : dommage, ses deux gardiens présentent des têtes engageantes, pourtant…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je débouche sur le grand campo Arsenale, infréquentable parce que rempli de militaires et que contrairement à la Grande Duchesse, moi je ne les aime pas…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je scrute les flancs du lion à gauche de l’entrée de l’Arsenal où je suis supposée trouver des inscriptions, je vois bien de vagues trucs… L’enquête m’apprendra que le doge Francesco Morosini rapporta ce lion d’Athènes en 1687 où le félin gardait l’entrée du port du Pirée que l’on surnommait parfois le « port du Lion » tant la bestiole était renommée. Cette statue avec ses inscriptions ni grecques ni arabes intrigua fort les Vénitiens jusqu’au 19ème siècle où Carl Christian Rafn (1795-1864) un archéologue et philologue danois pensa qu’il s’agissait de runes gravées au 11ème siècle sur l’ordre du futur roi de Norvège Harald III Sigurdsson (1015-1066). Après la mort de son demi-frère Olaf II il partit en exil à Constantinople et il devint le chef de la garde varangienne, un corps d’élite de l’armée byzantine, il conquit Athènes où il était venu mater une insurrection. Les inscriptions diraient : « Haakon grâce à l’aide d’Ulf, d’Asmud et d’Orn a conquit ce port. Ces hommes ainsi que Harald le Grand eurent de lourdes pertes à cause de la révolte du peuple grec. Dalk a été gardé en captivité dans des pays lointains. Egil faisait la guerre en compagnie de Ragnar en Roumanie et en Arménie » et « Asmud grava ces runes aidé par Asgeir, Thorleif, Thord et Ivar sur l’ordre d’Harald le Grand bien que les Grecs décidèrent de s’y opposer ».

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Songeuse je traverse le pont en sautant deux lignes sur ma feuille de route : je snobe ainsi autre chose, me rendrai-je compte plus tard. San Martino et ce cafouillage fourniront un bon prétexte pour revenir farfouiller dans les dessous de la cité des Doges…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
J’arrive fondamenta della Madonna, je suis un canal, une autre fondamenta, je longe un campo, je traverse un canal…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Bref je me dépense beaucoup pour déboucher non pas sur une ca ni même sur une calle mais sur une via…

Pas d’accord, votre Honneur, je veux continuer ma découverte de Venise, je refuse de me retrouver dans une rue piétonne de la capitale italienne!!! Je n’aime pas cette via Garibaldi bien trop large qui détonne au mitan des labyrinthes avoisinants dont le percement sur ordre de Napoléon occasionna la destruction d’une partie du quartier de la pointe orientale de la cité lagunaire, celle de deux monastères et de quatre églises… M’enfin, j’ai des choses à débusquer, je dois donc l’arpenter.

Sur je ne sais quel édifice je vois une horloge… peinte !

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
J’aperçois ce que je prends d’abord pour l’entrée d’un square et je me retrouve dans les Giardini, un grand jardin public tout en longueur : de la verdure et de grands arbres à profusion, des chants d’oiseaux, des odeurs d’humus à conduire au 7ème ciel la campagnarde que je resterai toujours ! J’immortalise Guiseppe, l’interdiction d’abandon des tortues, les nénufars et les poissons rouges.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je m’intéresse à mon trophée du coin : la statue de Guiseppe Zolli. En 1921 un promeneur déambulait aux alentours de la statue de Garibaldi lorsqu’un violent coup sur le bras le fit tomber tandis qu’il voyait une ombre rouge s’éloigner. Ses amis se moquèrent de lui en lui assurant que les seules ombres connues sortaient des bars proches : un « ombra » désigne un verre de vin rouge en vénitien. Une semaine plus tard un couple d’amoureux fut bousculé aux abords de l’effigie du Père de la Nation puis un pêcheur récolta une bosse : des vigiles furent envoyés qui se retrouvèrent projetés en arrière tandis qu’un partisan de Garibaldi en chemise rouge apparaissait devant eux. Quelqu’un du quartier le reconnu, il s’agissait de Guiseppe Zolli mort depuis peu : pendant l’expédition des Mille il avait promit au héros italien de le protéger même après sa mort. Touchés par cette apparition les habitants du quartier firent ériger la statue en bronze qui défend le général.

Je marche tout doux sous les grands arbres de 116 variétés, je hume à pleins poumons des parfums pour moi bien plus précieux que tous ceux du Liban, ô merveilles !!!

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Devant moi passe le dernier engin que je croyais voir à Venise : un vélo… Ca ressemble au Parc !!

Je débouche viale dei Giardini Pubblici et me voilà au Paradis : derrière moi la nature et devant moi la mer, je vais monter ma tente ici, au carrefour de mes deux éléments préférés…

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je respire l’air marin avec autant de volupté que les senteurs boisées, le canale di san Marco me plonge dans un univers d’anses marines où s’élaborent des enfantements mystérieux. De l’autre côté je vois l’isola di san Giorgio Maggiore, la basilique Santa Maria della Salute et le campanile de san Marco.

Sur la riva une sorte de sirène déchue est échouée : une conquête dont Neptune est las et qu’il aurait privée de sa queue de poisson pour être sûr qu’elle ne revienne pas gâcher ses idylles présentes et futures ?

Je remonte le parc à petits pas, dans la cité lagunaire j’aurais même vu des mouettes survoler la cambrousse !!

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je reprends mon périple et je débouche fondamenta san Gioacchino : ce quartier à l’écart, loin de tout et sans autre touriste que moi me plaît, la vie me semble s’y dérouler sans plus de hâte qu’il ne convient, en laissant aux balcons fleuris le temps de partager leurs arômes avec les voisins tout en mûrissant les fruits du jour.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je pense arriver à un cul de sac mais non ! Sur la gauche un passage pas plus large qu’une porte me permet d’aller m’embrouiller allègrement entre une calle, deux ponts, autant de fondamente et un campazo.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mais voilà, ce coin de Venise si paisible, si tranquille camouffle une horreur : un malheureux immeuble qui ne demandait rien s’est retrouvé nanti d’escaliers en fer du dernier chic. Je dissimule bien vite ce… cette… au fond de mon sac à trophées.

Le Français Frédéric Layet fit construire en 1890 ce bâtiment qui reprend la structure typique de l’Italie du Nord constituée d’appartements juxtaposés desservis par un balcon à balustrade de fer (la ringhiera) et s’ouvrant sur une cour intérieure. Conçue pour répondre aux exigences de la production industrielle du 19ème siècle et fournir des logements aux ouvriers elle comportait l’avantage de réunir le lieu de travail et le lieu de rencontre entre voisins. Frédéric Layet désirait loger les ouvriers qui travaillaient dans sa fonderie installée au rez-de-chaussée : cet entrepreneur s’installa dans la cité lagunaire pour profiter des possibilités d’expansion du marché dans la ville même et dans l’arrière-pays où existait à l’époque une forte demande de produits manufacturés en acier destinés au mobilier urbain.
Le retour fondamenta san Gioacchino est aussi casse-tête que l’aller.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A un coin une femme rince son balai-brosse dans le canal : il faudra que j’expérimente la chose dans le Rhône et la Saône, ça sera folklo. Je finirai où cette brave femme mériterait d’atterrir : au poste !

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je n’entends pas une voix, pas une mouette, pas un moineau, juste le bruit de mes pas qui me mènent sur le campo Ruga où se planque le sottoportego Zurlin, le plus bas de la ville.

Je regrette qu’aucune mamma avec ses bambini ne batifolent sur le campo : j’aurai emprunté un peu de sa marmaille pour donner une idée de la petitesse du passage…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

J’arrive sans problème sur l’isola di san Pietro où mon dernier trésor de la journée s’offre sans plus de manières : la dalle blanche.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ce pavé blanc rappelle l’endroit exact où le doge s’arrêtait quand il venait rencontrer le patriarche de Venise afin de ne pas s’abaisser à devoir marcher jusqu’au seuil de l’église et d’éviter au prêtre de devoir accueillir le noble à son arrivée en bateau… Tout ça pour ménager l’honneur des représentants du pouvoir temporel et spirituel. Jusqu’en Octobre 1807 la cathédrale de la cité était l’église de san Pietro di Castello et la basilique san Marco la chapelle privée des doges. Napoléon décida d’élever la basilique au rang de cathédrale avant d’y être reçu : ainsi il effaçait le symbole du pouvoir et celui des doges.
Je m’assieds sur un banc du campo et j’observe que ce fait un toutou vénitien qui en rencontre un autre, ben des trucs de toutou…

Les amusements terminés il vient vers moi, il me renifle la main et il se met à tournicoter comme un fou sur lui-même pendant un bon moment et puis il revient, tout fiérot… Je ne parle pas le dialecte des chiens vénitiens, énigme du jour bonjour…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je passe à peine le seuil de l’église san Pietro di Castello qu’une cerbère toute de noir vêtue fonce sur moi et me dit qu’il faut un ticket pour visiter. Je me renseigne sur la beauté de l’intérieur et elle me répond avec un grand geste : « Comme toutes les églises de Venise…  » Aujourd’hui rien n’égalera la somptuosité de Zanipolo, je renonce et elle me dit alors « De toutes manières vous n’aviez plus que dix minutes ». Pas d’inquiétude, les Vénitiens ont toujours la bosse du commerce…

Il est cinq heures moins vingt, j’entreprends un long chemin de retour, pensais-je.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Des devantures allèchent en vain mes babines,

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

j’achète des mouchoirs moins coûteux que sur mon marché.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je consulte mon plan et je le range : je n’ai qu’à suivre la riva degli Schiavoni pour me retrouver piazza san Marco et, de là, le parcours jusqu’au Rialto est abondamment indiqué. La Sérénissime se marre dans sa barbe… Je croise le sottoportego des Dauphins.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Sur la riva je retrouve l’Adriatique mais aussi les vendeurs de contrefaçons,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
le peuple commence à se densifier mais je dois faire les boutiques à touristes pour trouver certaines choses, je ne faiblirai pas ! J’exige qu’à mon retour notre nouveau Président tout neuf me décerne le grade le plus élevé de l’Ordre du Mérite : je progresse en pleine cohue, ça se marche dessus sans rien voir que la superbe petite gondole en plastique qui se balance toute seule et qui prouvera à tous que l’on a mit les pieds à Venise une fois dans sa vie, ça la photographie avec son téléphone pour demander à la tatan à l’autre bout du monde si cela la ravirait qu’on lui ramène ce truc, chose vécue, malheureusement… On encourt quelle peine pour plusieurs meurtres de touristes idiots, en Italie ? Mais on m’a chargée d’une mission et je l’accomplirai : je déniche ce que je cherche, ah, ah !!
« Salut, cousin ! »
Ne pourrait-on pas élargir la zone militaire d’ici jusqu’au Rialto ? J’infiltrerai les lignes en douce…

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Désireuse d’éviter la piazza san Marco, je prends la rue qui la longe à sa gauche et la cité des Doges commence aussitôt à jouer avec mon bon sens.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Après bien des « Ah, oui, je suis passée par là l’autre jour ! »

 
 
 
 
 
 
 
 
 

des « Ce nom de rue me dit quelque chose… »

 
 
 
 
 
 
 
 
 

et des « Il faut que je prenne cette calle au nom si chouette, je verrai bien ! »

 
 
 
 
 
 
 
 
 

je me retrouve chez les Grecs sans franchir aucun pont enjambant la mer Egée.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Bon, j’ai visité l’endroit ce matin, je ne peux pas être si perdue que ça…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Toujours sans plan parce que je suis une sacrée bourrique je croise par bonté spéciale de Jupiter la « Farmacia al Pellegrino », le Bartolomeo est presque à côté ! Dominique 1, Venise 0 !!

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Plus tard je mange une pizza au ristorante accolé à l’hôtel, corte dell’Orso où l’on me reconnait et où l’on m’offre un limoncello. Cette petite pizzeria deviendra ma cantine du soir et des jours où je ne vadrouillerais pas à l’autre bout de la ville, tout le monde y est sympa, personne ne parle français sauf la patronne, ils proposent un très grand choix de pizzas, que demande le peuple ??
Parfois des touristes perdus traversent la corte dell’Orso d’un bon pas et s’engagent d’un air d’autant plus décidé qu’ils sont paumés dans le ramo del l’Orso, un cul-de-sac de quelques mètres donnant sur un canal. A mon grand désespoir, je n’entendrais aucun « Plouff!! » tous s’arrêteront à temps même la nuit tombée pour s’en retourner la mine déconfite vers ils ne savent trop où…

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