Plouff dans le canal ??? (4)

Je poursuis ma déambulation à travers Castello et je croise un vieil homme en fauteuil roulant, j’espère pour son accompagnatrice qu’elle n’aura pas de pont à franchir…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je passe devant « La Librairie Française » tenue par une Vénitienne et un Parisien qui propose un grand choix d’auteurs francophones et d’ouvrages sur Venise : j’y trouve Donna Leon traduite en français mais surtout pas dans la langue de Tchétchilia : elle refuse que ses écrits soient traduits en italien pour continuer à vivre en paix à Venise.

Sur cette photo on voit le guide où je puise mes trouvailles de trucs bizarres et délaissés.

Le sol présente des creux et des bosses : la ville est bâtie sur des pilotis qui travaillent, c’est surtout sensible sur les campi.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je découvre que les Italiens ont les PT comme nous avions les PTT, qui sont les copiteurs ?

Dans tout Castello je ne croiserai aucune horde de touristes suivant plus ou moins sagement leur guide, je rencontrerai des petites groupes de deux, trois au pire quatre personnes qui me paraîtront vraiment intéressés par ce qu’ils cherchent d’abord et visitent ensuite s’ils l’ont trouvé…

Je suis arrivée à comprendre à peu près toutes les appellations des voies piétonnes et maritimes de Venise mais là, je sèche… Si quelqu’un sait à quoi fait allusion « Barbaria », je prends !

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je croise la calle delle Carrozze, une rue des Carrosses, ici, à Venise ???

Je salive devant une vitrine où de délicieuses choses jouent les viles tentatrices mais non, je ne cèderai pas, je serai forte, je ne ruinerai pas une presque année de régime en deux semaines !

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Sans plus de souci je débusque le pont de Borgoloco qui enjambe le rio del Pestrin. Son nom dériverait de l’expression vénitienne « Tegnir uno a loco e foco » « Offrir un gîte et un foyer » sans doute due à la présence de nombreuses auberges aux alentours de santa Maria Formosa. Vue de loin son parapet en fer forgé semble comporter d’élégants cœurs entrelacés mais si on l’examine de près, on distingue les lettres W, V, E qui correspondent aux initiales de « Viva Vittorio Emanuele » « Vive Victor Emmanuel ». A l’époque de la domination autrichienne les Vénitiens ne pouvaient pas aborder librement de nombreux sujets dont la politique et les patriotes italiens recouraient souvent à des messages codés pour s’adresser à la population.

Continuer sans plus me casser la tête m’aurait vite ennuyée aussi Venise la gentille m’embrouille-t-elle joliment avant de me permettre de trouver le Palazzo Soranzo dell’Angelo.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Lassée de tourner en carré j’interroge un gondolier de marinière rouge vêtu au carrefour de plusieurs canaux et ô bonheur ! il s’avère fort peu aimable, tout occupé à tripatouiller son iPod ou assimilé : je décide d’ajouter ce citoyen exceptionnel à ma liste de trésors car il restera à peu près le seul Vénitien malgracieux que je rencontrerai.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Après m’être sentie misérable bien des fois mes déductions hasardeuses me ramènent vers cette croisée des canaux et en scrutant toutes les façades alentour que vois-je, presque au-dessus de l’emplacement du gondolier rogue ? L’ange qui joue à cache-cache avec ma patience !

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il tient un globe orné d’une croix dans la main gauche et au-dessus de lui se devine une fresque presque effacée de la Vierge à l’Enfant entre deux anges et l’on voit un trou dans la façade. En 1552 un avocat de la Curie du Doge habitait le palazzo, il paraissait être un homme pieux mais il s’enrichissait de façon malhonnête. Un soir il invita le père Mateo da Bascio à qui il raconta qu’il disposait pour son service d’un singe dressé à effectuer toutes les tâches domestiques. Le saint homme voulu voir la bestiole si capable, il reconnu aussitôt Satan sous traits simiesques et il l’interrogea. Le malin lui apprit qu’il voulait emmener en Enfer l’âme de l’avocat qui le méritait amplement et que s’il ne la lui avait pas encore ravie c’est que le juriste récitait chaque soir une prière à la Vierge avant de se coucher mais le tentateur veillait et si un soir l’homme oubliait ses dévotion, hop ! il le précipiterait dans la géhenne… Le père Mateo ordonna au démon de quitter le logis ce qu’il accepta à condition de faire quelques dégâts, le curé acquiesça s’il pouvait lui-même choisir les déprédations à causer. Le pauvre Lucifer ne put que laisser un grand trou en traversant le mur… Don Mateo reprocha ensuite ses erreurs à l’avocat, à la fin du repas il tordit un bout de la nappe et en fit couler du sang et il lui assura que c’était là le sang de tous les pauvres qu’il avait grugés. Rongé par le remords le légiste sanglota beaucoup et il remercia le capucin de l’avoir libéré du Malin mais il craignait que l’affreux ne revienne par où il était sortit. Le prêtre lui conseilla de faire poser la statue d’un ange autour de l’issue infernale ce qui suffirait à épouvanter tous les esprits malins.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je m’apprête à vivre des moments difficiles pour mes nerfs : ma découverte suivante se situe à côté de la riva degli Schiavoni, à une portée de lance-pierre de la piazza san Marco, la quantité d’humains au mètre carré va être affolante… Mais je me suis chargée d’une mission, que dis-je, d’une quête initiatique : découvrir Venise à travers ses trésors négligés et comme Carmen l’a (à peu près) chanté à la Fenice « Je suis brave et je ne fuirai point… »

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

A deux à l’heure non pas pour retarder le supplice mais pour vraiment voir tout ce qui s’offre à ma contemplation mon serpentage me conduit dans le quartier grec.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

De malheureuses françaises arpentent la ville en talons hauts, à l’inverse j’en verrai en tongs… Si loin des autoroutes touristiques, elles sont perdues et elles râlent contre les murs et les enfilades de calle toujours pareils et sans rien à voir d’après leur petit neurone…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

En tournant et virant moins qu’espéré je déniche sur le flanc de l’ancien couvent de la Pietà le vestige de la tour d’abandon d’enfant, une porte ronde en bois.

Dès 787, Dateo, un prêtre de Milan, aurait placé une coquille à l’extérieur de son église afin d’y recueillir les nouveau-nés abandonnés. Les premières tentatives organisées pour secourir les enfants abandonnés eurent lieu à partir de 1188 à l’hospice des Chanoines à Marseille. Le pape Innocent III (1160-1216) témoin de l’horrible spectacle de cadavres d’enfants abandonnés flottant sur le Tibre à Rome institutionnalisa cette mesure de charité. Installées au portes des couvents et construites de façon à préserver l’anonymat des parents contraints à cette extrémité les « roues des innocents » comprenaient un berceau rotatif accessible de l’extérieur. Les géniteurs y plaçaient l’enfant, tiraient une sonnette qui alertait les sœurs : elles faisaient alors tourner la roue pour récupérer le bébé. Une grille calibrée protégeait l’accès à la roue pour ne permettre le passage qu’à des enfants de petite taille.
A droite de la porte, sous le haut-relief de la Vierge à l’Enfant l’inscription « Oferta agli esposti » encadre une fente dans laquelle les passants pouvaient déposer quelque argent afin d’aider le couvent à subvenir aux besoins des enfants recueillis.

Presque en face sur le flanc de l’église de la Pietà une plaque d’admonestation rappelle la bulle de 1548 du pape Paul III qui maudissait et excommuniait ceux qui laissaient leurs tout-petits alors qu’ils disposaient des ressources suffisantes pour les élever.

Conçue par l’architecte Giorgio Massari (1687-1766) l’église fut construite entre 1745 et 1760 donc, contrairement à ce qu’affirme une plaque Antonio Vivaldi n’a pas pu y enseigner puisqu’il mourut à Vienne en 1741.

Je comptais visiter l’édifice mais il y a trop de monde et puis Zanipolo m’a trop éblouie…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je me renfonce avec joie dans des calle et des campi où il n’y a pas un chat : justement où sont-ils, les chats de Venise, tous réfugiés dans le Ghetto que je visiterai dans quelques jours ? Si c’est le cas j’y demanderai l’asile humanitaire…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je n’aime pas découvrir mes trésors sans m’arracher quelques cheveux, ça manque de poivre mais je m’avance benoîtement vers un sottoportego, je cadre pour le photographier et paf, j’y découvre l’inscription des prodiges de la Vierge.

Durant la peste de 1630 qui décima 50 000 personnes à Venise Giovanna, une jeune habitante de la cour exhorta le voisinage à ne pas désespérer. Elle réalisa un tableau ou figurait la Vierge, saint Roch le patron des pestiférés, saint Laurent Justinien le patron des épidémies et saint Sébastien, elle le plaça dans la lunette du sottoportego où les habitants de la cour venaient prier ensemble tous les jours : la peste cessa de sévir aux alentours du tableau et les habitants furent épargnés. En souvenir de ce prodige on marqua le dallage de la cour avec une pierre de marbre rose de Vérone. De nos jour la tradition veut que marcher sur cette pierre porte bonheur mais certains rabat-joies prétendent que c’est le contraire : ne sachant pas trop, je m’abstiens.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Certains noms de calle, de campi et autres voies plus ou moins navigables me réjouissent : la calle del Tedeum, par exemple : si ma collecte de trophées s’avère toute la journée aussi chagrinement simple, je ferai donner un requiem à san Marco !!

Venise est très fleurie et très ombragée et de grands arbres y déploient leurs ramures alors que l’on pourrait penser qu’une ville bâtie sur des marécages d’eau salée ne s’y prêterait pas trop.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je jette juste un œil à l’intérieur de l’église san Francesco della Vigna mais elle me semble bien pâlichonne à côté de Zanipolo et il faut régler l’octroi pour entrer vraiment. Je me demande comment leurs gardiens s’y prennent pour distinguer les touristes des Vénitiens venus prier, ils ne leur demandent pas leurs papiers, tout de même ??

Je poursuis, nez au vent, lorsque je tombe sur quelque chose qu’il me semble connaître.

Je consulte mon plan et je m’avise que la Questura ne siège pas très loin, par association d’idées je me demande s’il ne s’agit pas de la double colonnade devant laquelle l’on voit le commissaire Brunetti arriver ou partir de son bureau dans le feuilleton télé (oui, c’est une obsession mais seule, perdue et abandonnée dans cette lointaine ville étrangère, sniff, sniff et resniff, je tâche sans le vouloir de me trouver les points de repère que je peux !).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je verrai un puits décoré de belles sculptures sur presque chaque campo de Venise : les îles de la Sérénissime ne possédaient pas de source, pour se procurer de l’eau potable les habitants récupéraient la pluie grâce à une légère inclination du sol où elle s’engouffrait dans les ouvertures d’une dalle et elle passait à travers un tamis de sable très fin où elle se décantait, ensuite elle rejoignait la citerne du puits. De nos jours l’eau est acheminée depuis la terre ferme par des canalisations.

Des adolescents quittent leur école, ils ont bien de la chance d’étudier dans pareille cité mais pourront-ils s’installer à Venise lorsqu’ils deviendront actifs ? C’est douteux car le prix du mètre carré flambe, attisé par la spéculation immobilière et les jeunes doivent vivre en collocation ou émigrer sur le continent. Les habitants du centre de la Cité des Doges déboursent des sommes exorbitantes pour la moindre réparation et les autorisations d’effectuer des travaux s’obtiennent très difficilement. La Sérénissime retrouve des vêtements neufs à coup de subventions, les appartements se transforment en résidences secondaires louées aux touristes, les résidents autochtones vieillissent : la population de la cité lagunaire est une des plus âgées d’Italie…

 
 
 
 
 
 
 
 
 

J’ai faim, j’ai soif de fraîcheur : je retraverse le pont, le campo et je m’attable non loin où je dîne d’une très bonne dorade grillée et d’un pocco de verdura qui est un beau foutage de gueule pour son prix.

Des jeunes se bourrent de pizza à la kebbaberie à côté de ma trattoria. La radio de l’empoisonneur même pas turc n’inonde pas la rue de concerti baroques, las… Des gens promènent leurs chiens, tout au long de mon séjour je ne verrais que quelques crottes de toutou : les Vénitiens sont propres et je pense que les bouteilles et les canettes vides que je rencontrerais flottant sur quelques canaux sont imputables à des touristes irrespectueux et incivils du genre de ceux qui collent leurs chewing-gum partout en visitant Versailles. Les habitant de l’île aux merveilles sont aussi soucieux de l’image et donc de l’attrait de leur ville…

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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3 réponses à Plouff dans le canal ??? (4)

  1. Lili dit :

    Je me régale à la lecture de vos itinéraires vénitiens, reconnaissant chacun de ces endroits, mais ça fait tellement plaisir de lire quelqu’un partageant la même passion pour cette ville magique!
    Encore bravo !

  2. Dominique dit :

    Merci !
    J’ai eu la chance de pouvoir aller 2 semaines à Venise l’an passé, j’ai beau en avoir bien profité, ce que j’ai vu n’est qu’une infime partie de ce qui s’offre aux yeux.
    Il faudra que je continue à narrer mes aventures là-bas, j’aurai l’impression d’y être retournée, que l’on me donne des heures qui durent des jours !!!

  3. Lili dit :

    J’attends la suite de votre séjour avec impatience!!

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