Plouff dans le canal ??? (3)

Aujourd’hui je vais comprendre ce que marcher veut dire, le plat du jour : Castello. Partie du Bartolomeo vers le Rialto à force de tours, de contours et de rebours je dois en principe me retrouver sur l’isola di san Pietro, au bord Ouest de Venise d’où je ne pourrai que rebrousser chemin puisque, à moins d’affréter un pédalo, je ne pourrai pas aller plus loin.
Je me pensais nantie de suffisamment de points de repères pour avoir arpenté dix fois la salizza san Lio pour trouver sans plan la calle Mondo Nuovo, la dernière à droite et traverser le canal. Mais Venise la fourbe administre une leçon d’humilité à la novice que je suis : après une demi-heure et un ras-le-bol en proportion me voilà campo santa Maria Nova où je cherche désespérément la calle lunga santa Maria Formosa avant de me rendre compte que je devrais me trouver campo santa Maria Formosa.

Je passe devant une première pâtisserie à la vitrine tentatrice mais ni elle ni ses collègues ne parviendront à m’écarter de mon régime…

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Un chausseur-cordonnier vend des bottes en caoutchouc à un prix… vénitien.

Je verrai beaucoup de balcons fleuris.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La cité lagunaire est aussi bonne fille : sans plus de complications j’arrive campo santi Giovanni e Paolo l’un des plus grands de Venise où trône fièrement la statue équestre de Bartolomeo Colleoni qui légua son immense fortune à la Sérénissime à condition que l’on érigeât sa statue à san Marco ce qui embêta fort les autorités : pour empocher quand même le magot on la dressa devant la Scuola Grande di San Marco.

Les façades de la basilique Zanipolo en vénitien (santi Giovanni e Paolo en italien)

et de la Scuola Grande di San Marco s’épaulent amicalement.

Le doge Jacopo Tieopolo rêva d’un vol de colombes au-dessus d’un terrain marécageux qu’il donna aux dominicains en 1234 et la basilique actuelle fut consacrée le le 14 Novembre 1430 : c’est la plus grande église de Venise, même la basilique san Marco est plus petite et c’est aussi la plus grande église gothique d’Europe. Comme quasiment toute la ville de Venise son constituant principal est la brique rouge, légère et peu coûteuse. Sa façade élégante est un bel exemple du gothique vénitien, le portail de marbre blanc mélange les styles gothiques et renaissance. J’entre et je suis ébahie par la beauté et les dimensions du lieu mais pour aller plus loin il faut payer l’octroi de 2,50€… Je me console en songeant que je vais visiter un musée ce qui ne s’avèrera pas faux.

L’église, construite sur le plan d’une croix latine est vaste (101,60 m de long, 45,80 m de largeur dans le transept et 32,20 m de hauteur), avec une majestueuse enfilade de colonnes, de grands tirants de bois peints renforcés de robustes tirants de fer stabilisent la construction, sa voûte sur croisée d’ogives n’est pas en maçonnerie, trop lourde pour un sol marécageux mais en roseaux recouverts de crépi, les deux baies vitrées de la grande abside produisent un bel effet de contre-jour, je devine l’endroit plein de merveilles à découvrir, j’ouvre grand les yeux… Chaque fois que je visite une église j’empreinte toujours le même chemin, je commence par la galerie de droite, j’explore les chapelles les unes après les autres, j’examine le chœur où je rentre si je peux pour découvrir les choses plus en détail, j’admire la contre-façade et je remonte la galerie de gauche en visitant les chapelles. De cette façon, j’identifie facilement ce que j’ai photographié à l’aide d’un plan.
Tout de suite à droite, sur la façade intérieure, je reste scotchée devant le monument dédié à Pietro Mocenigo, 70ème doge, décédé en 1476, sculpté par Pietro, Antonio et Tullio Lombardo entre 1476 et 1481. Ce tombeau de style renaissance illustre l’union harmonieuse entre les cultures humaniste et chrétienne. Le noble est représenté sous un arc de triomphe, vêtu d’une armure et d’un manteau d’hermine, debout sur son sarcophage décoré de bas-reliefs illustrant des scènes de son parcours terrestre, soutenu par trois personnages qui symbolisent les trois âges de la vie.

Les niches latérales abritent des statues de guerriers, deux travaux d’Hercule sont représentés sur la base, un relief de la résurrection avec Marie et Marie-Madeleine surmonte le tombeau couronné de Jésus et de saints.

En comparaison, le monument funéraire de l’amiral Marcantonio Bragadino sur l’aile droite me paraît lourd et sans grâce.

Elu gouverneur de Chypre en 1569 il fit ériger des fortifications modernes à Famagouste sur la côte est de l’île où malgré des forces très inégales il soutint bravement un siège de Septembre 1570 à Juillet 1571 contre la flotte turque commandée par Mehmed pacha Sokolović . Lorsqu’il dut se rendre, le commandant turc lui offrit des modalités de reddition honorables et il le reçut dignement avec les officiers de son état-major. Mais d’un coup le chef turc s’emporta, il accusa Marcantonio Bragadino d’atrocités sur les prisonniers et il ordonna que les officiers vénitiens soient massacrés. On coupa le nez et les oreilles de l’amiral et pendant 10 jours il fut chaque matin chargé de paniers de terre et conduit sur les fortifications turques où les Ottomans l’obligeaient à baiser le sol devant la tente du pacha. Il fut sur le point d’être décapité trois fois, par un raffinement de cruauté le bourreau s’arrêtait juste à temps, on l’accrochait à la vergue d’un bateau où il se balançait des heures durant entre autres railleries sadiques et dégradantes. On finit par l’écorcher vif sur la grande place de la ville, on empailla sa peau qui fut promenée sur un bœuf en signe de dérision. Lorsque le pacha regagna Constantinople, le trophée macabre bringuebalait au beaupré de son navire. La peau de Marcantonio Bragadino fut conservée à l’arsenal où elle fut volée en 1580 par Gerolamo Polidori, un esclave vénitien qui la rapporta dans la Sérénissime : on la conserva d’abord à l’église san Gregorio avant de la placer dans l’urne de pierre juste en dessous du buste de l’amiral dans la basilique Zanipolo.
J’examine la pierre tombale incrustée dans le sol d’Alvise Diedo, un decemvir qui sauva la flotte vénitienne à Constantinople en 1453.

La chapelle du saint Nom de Dieu aujourd’hui connue sous le nom de chapelle du béat Giacomo Salomoni fut construite en style gothique dans la seconde moitié du 15ème siècle en l’honneur du béat dominicain Ludovic Bertrande pour prendre ses formes baroques actuelles en 1639. Le retable de l’autel renferme «Marie Madeleine et saint Louis de Toulouse au pied du crucifix» de Pietro Liberi qui évoque la première consécration de la chapelle.

Sur l’autel sont conservées les reliques du bienheureux Giacomo Salomoni (1231-1314) invoqué contre le cancer. A côté je trouverai d’ailleurs un petit recueil d’une prière d’imploration traduite en plusieurs langues.

Je poursuis ma visite dans le calme du sanctuaire et me voici devant le polyptyque de san Vincenzo Ferrer (1350-1419), un dominicain qui œuvra pour le règlement du grand Schisme d’Occident.

C’est une réalisation de Giovanni Bellini disposée en neuf compartiments, en haut à gauche figure l’archange Gabriel puis Jésus mort porté par des anges et à droite la Vierge de l’Annonciation qui regarde vers le haut où se trouvait un panneau montrant le Père Eternel. Au dessous on voit saint Christophe à gauche, san Vincenzo Ferrer au centre et saint Sébastien à droite. En bas des miracles du saint sont représentés : à gauche il sauve une femme du fleuve et il protège une mère et son enfant d’un effondrement , au centre la Prédication de Tolède où il ressuscite deux morts afin qu’ils témoignent des vérités qu’il prêche et à droite il ressuscite un enfant et libère des prisonniers.
Sous le polyptyque se trouve la dépouille du bienheureux Tommaso Caffarini, confesseur et premier biographe de sainte Catherine de Sienne.
J’avance sur le sol carrelé et je prends du recul afin d’admirer le magnifique mausolée baroque des doges Bertucci et Silvestro Valier, dessiné par Andrea Tirali.

Entre quatre colonnes corinthiennes se trouve un drap de marbre jaune soutenu par des angelots devant lequel ressortent les statues du doge Bertucci, du doge Silvestre et de son épouse Elisabetta Querini. De nombreux statues et bas-reliefs des meilleurs sculpteurs vénitiens de l’époque complètent le monument. Je préfère ce tombeau en trois dimensions au polyptyque peint de san Vincenzo, bien que très majestueux, il est plus vivant, moins convenu dans sa liberté baroque.
En franchissant l’arc de droite qui s’ouvre sous le mausolée je vois l’icone de la Madonna della Pace.

Je n’aime pas l’art byzantin, je me rabats sur le mur de droite où j’admire « La flagellation » d’ Antonio Vassilacchi.

Je reste perplexe devant « San Giacinto traversant le Dniepr » de Leandro da Bassano sur le mur de gauche.

Dans la chapelle de mon saint patron construite par Andrea Tirali (1690)

j’admire surtout le plafond avec le grand tableau de Giambattista Piazzetta achevé en 1727 « L’apothéose de saint Dominique » : le religieux porté au ciel est accueilli par la Trinité et par la Vierge dans un tourbillon de lumière entre des anges en vol et d’autres assis sur des nuages. La composition me donne le vertige, j’en aime les couleurs chaudes qui s’opposent aux teintes presque diaphanes et le rythme, l’élan qui s’en dégagent. Convexe vers le haut pour simuler une coupole il est l’un des plus grands de la basilique.

Comment faisaient-ils pour représenter des perspectives aussi compliquées à des endroits pareils, ils se couchaient sur le dos à la cime d’un échafaudage ???
La basilique Zanipolo est un véritable Panthéon puisqu’on y trouve au moins 150 tombeaux insérés dans le sol et au moins 37 monuments funéraires dont 15 consacrés à des doges.

Un peu plus loin j’arrive devant l’autel en pierre et en marbre dédié à sainte Catherine de Sienne surmonté d’un tableau du 18ème siècle. Dans les temps lointains l’église du Vatican perpétrait la découpe macabre sans remord pour renforcer à tout prix la foi en un Dieu muet depuis bien trop longtemps et assujettir d’autant plus les populations à sa doctrine tellement éloignée de celle préconisée par Jésus… Voilà pourquoi, comme une foule d’autres, la dépouille de Catherine se trouva morcelée et dispersée jusque à Venise où les âmes perdues en quête de repères, de signes visibles, d’un point d’ancrage pour leurs convictions peut-être vacillantes viennent adresser leurs prières et leurs suppliques à… un pied !

Me voici dans le transept droit où un couronnement de la Vierge

est surmonté du monument accroché au mur de Niccolò di Pitigliano (1442-1510) un condottiero membre de la famille Orsini, qui offrit ses services à Venise en 1495. La foi et la prudence secondent le guerrier, le destrier rappelle celui de Bartolomeo Colleoni sur le campo.

Dans toutes les églises où j’entrerai j’admirerai les marqueteries des sols : des rosaces, des imbrications de carrés, des animaux, des personnages…

La chapelle du Crucifix, la première du transept de droite renferme un autel érigé en l’honneur de la confrérie de saint Jérôme de l’Assomption qui secourait les condamnés à mort dont le cimetière jouxtait l’abside de la chapelle ce qui explique la couleur noire du marbre de touche de l’autel et des deux statues en bronze peint : la Vierge douloureuse et saint Jean l’Evangéliste, œuvres d’Alexandre Vittoria datées de 1585. Le Crucifix en marbre de Carrare de 1664 est de Francesco Cavrioli.

La seconde chapelle contient une statue de la Madeleine de 1524 signée Bartolomeo di Francesco Bergamasco entourée des apôtres Philippe et André surmontée de Dieu le père bénissant entouré d’anges.

Sur le mur de droite se trouve le monument funéraire refait en 1921 de Vettor Pisani (1324-1380), un capitaine de la flotte vénitienne.

Sur la gauche, dans une niche je reste pensive devant la statue « La femme vaniteuse ou la Mélancolie » de Melchiorre Barthel sur le monument dédié au peintre Melchiorre Lanza mort en 1674.

J’arrive dans la majestueuse abside de la basilique, éclairée par des fenêtres gothiques.

A droite se trouve le joli monument funéraire de Michele Morosini, élu doge le 10 Juin 1382 et mort de la peste quatre mois plus tard… Il git sur un lit de parade entouré de deux anges portant des encensoirs sous une arcade gothique qui contient une mosaïque du 15ème siècle où il est représenté avec sa femme Cristina Bondumier priant à genoux devant Jésus crucifié, l’archange Michel, la Vierge Marie, Jean l’Evangéliste et Jean Baptiste. Au-dessus se trouvent les blasons du doge puis une autre mosaïque où sont incrustés deux médaillons montrant saint Marc et le roi David et, sculptée au centre la figure du Père Eternel. La statue de l’archange Michel domine le tout, sur les côtés figurent des saints. Dans les deux piliers latéraux se logent douze figurines de saints et le groupe de l’Annonciation. J’aime cette sépulture élégante aux détails minutieux, pleine de couleurs, d’espérance et d’une certaine forme d’humilité.

En comparaison, le mausolée du doge Leonardo Loredano (1436-1521) effectué en 1572 par Girolamo Grapiglia avec des statues de Danese Cattaneo qui représentent Venise, la paix et l’abondance me paraît massif et prétentieux.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le maître-autel baroque s’érige au centre la zone consacrée au chœur, il fut terminé vers 1663.

A gauche je vois le monument du doge Andrea Vendramino réalisé vers 1493, bel exemple de la renaissance vénitienne. Les deux robustes aigles dorés qui soutiennent le cercueil suggèrent l’envol du doge vers les cieux, sept vertus entourent l’urne. Au-dessus des niches latérales on voit deux épisodes de la vie de Persée et d’Hercule, la frise en marbre noir reprend le sujet mortuaire et dans le couronnement deux femmes tritons sensuelles portent l’image de l’enfant Jésus miséricordieux. J’aime ce tombeau sans pompe excessive, plein de niches à étudier, sans dolorisme ni étalage débordant de foi mais où les mythes et les croyances anciennes ont leur place ce qui démontre l’évolution dans la continuité des réponses que l’humanité élabore pour apaiser ses tourments existentiels.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A côté, je vois la sépulture du doge Marco Corner (1285-1368) qui gît avec une épée à sa droite. Les cinq niches gothiques au-dessus de lui renferment les statues de deux anges, de la Vierge à l’enfant, de saint Pierre et de saint Paul.

Je passe assez vite dans la chapelle de la Trinité où d’autres se pâmeraient sans doute devant les tableaux « La Trinité, la Vierge, les Apôtres et saint Dominique »

et « L’incrédulité de saint Thomas » de Leandro Bassano

puis devant « La Vierge au rosaire » de Lorenzo Gramiccia, certainement très beaux mais qui ne me parlent pas plus que cela aujourd’hui. De même, allez savoir pourquoi, la chapelle de saint Pie V me retient juste le temps de voir l’urne polychrome de Jacopo Cavalli, un guerrier mort vers 1384.

Au-dessus de l’entrée de la chapelle du Rosaire se trouve le monument funéraire d’Antonio Veniero, 62ème doge de Venise (vers 1330-1400) réalisé en 1403. Cinq niches abritent les vertus entourées des statues de saint Dominique et d’Antoine l’abbé, au dessus de la tombe du doge la Vierge, saint Pierre et saint Paul veillent. J’admire la grande horloge de 24 heures datée de 1504 : l’aiguille des heures est bien seulette sans sa collègue des minutes pour la courtiser à chaque tour, pour la consoler l’artiste l’a nantie d’un soleil à un bout et de la lune à l’autre. Moi qui suis brouillée avec les chiffres romains j’aurais le vertige avec sa reproduction en miniature dans la poche (oui, porter quelque chose au poignet m’horripile alors je mets ma montre dans ma poche au bout d’une chaîne). Dans les quatre coins figurent des savants de l’Antiquité : en haut à gauche Euclide avec le compas et la sphère des quatre éléments, en haut à droite Pythagore avec le foliot, une espèce de balancier qui donnait le rythme du temps avant la découverte du pendule, en bas à gauche Aristote qui représente l’astrologie et ses prétendues influences sur les êtres animés et en bas à droite Ptolémée qui symbolise l’astronomie, science sérieuse, celle-là.

Après l’incendie qui la consuma en 1867 la restauration de la chapelle du Rosaire s’acheva en 1959, elle est constituée d’une nef rectangulaire et d’un chœur carré. Je lève les yeux et je suis abasourdie : sertis dans un plafond sculpté de Carlo Lorenzetti inauguré en 1932

 
 

trois chefs-d’œuvre de Paolo Véronèse :
« L’Assomption de la Vierge »

 
 
 
 
 
 
 

 
 
 

« l’Annonciation »

 
 
 
 
 

 
 
 
 

et « L’adoration des bergers »

 
 
 
 
 
 
me happent dans leurs perspectives à flanquer le tournis, leurs architectures improbables, la foultitude et la vitalité de leurs couleurs, la sensualité des poses des personnages, le renouveau qu’il émane de ces épisodes bibliques mille fois peints. Je voudrai m’envoler et rejoindre ces anges aux ailes magnifiques, me hisser jusqu’à ce palais aux colonnes torses, me fondre dans ces clairs-obscurs. Le peintre a bellement représenté trois scènes d’accueil : l’arrivée de Marie au Ciel, son acceptation du choix de Dieu pour concevoir son fils, l’hommage d’humbles bergers à un nourrisson inconnu. Tant de splendeurs m’interrogent sur ma façon de m’ouvrir à l’inattendu, de recevoir ce que m’offrent d’autres que je ne connais pas encore très bien, sur ma crainte de ce qui pourrait faire boiter mon train-train sécurisant : les commanditaires de ces œuvres voulaient sans doute que les personnes admirant ces peintures soient emplies d’une impression rassurante face à l’insondable mystère du refuge éternel que constitue l’amour d’un Dieu invisible et muet. Des gens plus doctes que moi délivreraient sûrement de bien beaux discours sur ces trois créations, moi j’en parle d’abord avec ma peau, avec ma chair et avec ma petite âme joliment embarquée ce jour-là dans cette chapelle sur pilotis…
Je serais encore le nez en l’air si ce gredin de démon du torticolis ne m’avait ravie à ma sainte contemplation. « Attends voir, mon drôle ! » lui dis-je, attirée par les couleurs du plafond du chœur de la chapelle où je me pâme incontinent dans les coloris de « L’adoration des rois Mages et les quatre évangélistes » de ce cher Paolo Véronèse.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je me dis que l’art des belles choses s’est bien perdu : nos barbouilleurs, nos tartouilleurs, nos esbroufeurs contemporains se sentiraient offensés, ils trouveraient ça ringard qu’on leur commande un tableau aussi minutieusement exécuté, aux contrastes pareillement porteurs de sens, capable d’apporter un réconfort à tous dans la véritable beauté sans nécessiter un déluge d’explications absconses et pseudo-intellos…
J’abaisse un peu mon regard et je plonge illico dans une deuxième « Adoration des bergers » de Paolo l’inventif. Toute la toile foisonne de vie dans des tons chauds bruns, rouges, ocres, des gris diaphanes remplis d’anges, on s’empresse autour du divin enfançon que Marie s’apprête à couvrir. La destinée tragique du bambin apparaît dans le petit agneau aux pattes ligotées en bas à gauche du tableau :
« La naissance et la mort mêlent leur contagion
Dans les plis de la terre et du ciel confondus » écrivait Paul Eluard…

Je tombe de mon Paradis en voyant sur la droite « Saint Dominique sauve les marins en les invitant à la dévotion du Rosaire » d’Alessandro Varotari : aucune sensualité ni aucune émotion n’émanent de ce tableau aux attitudes hiératiques. Il me semble vouloir asséner « Il n’y a que Dieu, tout le reste n’existe pas ! » et enjoindre de renier l’entraide humaine au nom d’une foi bornée et imbécile.

Je retrouve l’espoir avec « Le lavement des pieds et la Cène » de Benedetto Caliari, le frère cadet de Paolo Véronèse. Les disciples me semblent penser « Pour le moment, tout cela nous dépasse mais laissons ces gestes et ces paroles se décanter en nous et alors, peut-être y trouverons-nous une signification, une lumière… » La toile s’ouvre sur l’extérieur et moi, dans mon 21ème siècle commençant je me dis que le peintre nous montre une philosophie, un chemin possible mais qu’avec les arbres et le ciel en arrière plan il suggère que d’autres options sont imaginables.

Je m’arrête devant « Le martyre de sainte Christine » de Sante Peranda datant de 1602, une toile pleine de clairs-obscurs où la barbarie et l’espérance se mêlent.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je continue ma visite et le long de la nef de gauche je suis émue par un Joseph avec l’enfant Jésus dans les bras. J’ignore quels soins les hommes du 17ème siècle, date de l’œuvre, prodiguaient à leurs tous petits mais je suis touchée par la bienveillance du charpentier envers un marmot qui, nous dit-on n’est pas de lui et par la confiance du minot envers l’homme âgé.

Je croise les trois tableaux restants d’un retable de Bartolomeo Vivarini (vers 1432-1499) montrant saint Dominique, saint Augustin et saint Laurent figés dans des postures hiératiques. Ben oui, Zanipolo fut érigée par les dominicains, c’est normal que l’on y rencontre mon saint patron, fondateur de l’ordre à tous les carrefours. Paolo Véronèse l’a-t-il peint ? Il faudra que j’enquête…

J’entre dans la sacristie, vaste salle rectangulaire appuyée dans sa longueur sur la nef de gauche, éclairée par quatre petites fenêtres sur le mur long et par deux autres, très grandes, sur le mur devant l’autel. Il n’y a pas un centimètre carré où rien ne soit à voir !

A gauche de l’autel se trouve « Jésus portant sa croix » d’Alvise Vivarini (vers 1442-1502). Le prêcheur me semble bien vaillant après tout ce qu’il a subit jusque là…

Au plafond un grand tableau de Marco Vecellio (1545–1611) montre un Jésus furibard sur le point d’exterminer l’humanité tandis que saint Dominique et saint François l’implorent son pardon. Moi, mauvais esprit, je songe à Zeus brandissant sa foudre…

Des rouges vifs attirent mon regard sur la paroi opposée à l’entrée, je découvre un grand tableau de Leandro Bassano « Confirmation de la règle de l’ordre dominicain par Honorius III ».

Andrea Brustolon (1662-1732) est l’auteur des dorsaux en noyer qui lambrissent les murs.

Je sorts éblouie de la sacristie et je longe le côté gauche de la basilique. Je m’arrête devant le monument du doge Pasqual Malipiero 66ème doge de Venise élu en 1457. Pietro Lombardo exécuta cette œuvre vers 1470 : le sarcophage est soutenu par des griffons et j’aime beaucoup la forme des tentures qui le recouvrent comme deux bras dans un geste d’étreinte. Dans la lunette au-dessus figure Jésus entouré d’anges, le tout est surplombé des statues de trois vertus politiques la justice, la paix et l’abondance et deux médaillons portent l’un le blason et l’autre le lion de saint Marc.

J’arrive devant le monument du sénateur Giambattista Bonzio (?- 1508) érigé en 1525 et attribué à Gian Maria Padovano.

Ce sarcophage domine la tombe du doge Michele Steno (1331- 1413) et celle du lettré Alvise Trevisan (?-1528) introduites dans deux ouvertures en arc qui conduisaient au cloître contigu.

Me voici devant la statue de Pompeo Giustiniani (1569- 1617) qui, avant de rentrer au service de Venise et de devenir gouverneur de Candie prit part au siège d’Ostende pour le compte de l’Espagne où un boulet de canon lui emporta le bras droit. On le surnomma « Bras de fer » car il remplaça son membre perdu par une prothèse métallique. Il mourut alors qu’il combattait les Allemand et on éleva sa statue en le représentant du côté gauche, dissimulant ainsi son bras manquant.

A côté se dresse la tombe du doge Tommaso Mocenigo (1343-1423) 64ème doge de Venise élu en 1413 qui fut un homme pragmatique, décidé et politiquement courageux. Sous son dogat, Venise atteignit son apogée et commença sa longue expansion sur la terre ferme. Le cercueil, soutenu par sept vertus et deux guerriers est entouré d’une draperie de pierre soutenue par deux anges avec le même mouvement d’embrassement que sur le monument du doge Pasqual Malipiero. Dans des niches à cuvette creusées dans le mur six saints veillent surmontés de la statue de la justice.

Le monument funéraire de Nicolo Marcello (vers 1399-1474), 69ème doge de Venise me parait moins élégant. Cette œuvre présente un arc de triomphe avec quatre vertus surmonté du Père Eternel bénissant, au-dessus du cercueil le doge s’agenouille aux pieds de la Vierge à l’enfant protégé par Marc et Théodore, les saints patrons de la Sérénissime.

Après tant de nobles personnages paisiblement étendus à l’orée de leur jugement, la violence de la statue équestre du condottiero Orazio Baglioni (1496-1528) me surprend : à l’instant de présenter son âme dans sa vérité toute nue à saint Pierre une attitude humble et contrite du massacre de tant de créatures me semblerait plus adéquate que cette effigie pleine de férocité écrasant ses ennemis sous son cheval.

Je quitte la basilique gavée de merveilles mais il y a tellement de trésors ici ! Ca me rappelle la Grande Galerie du Louvre, il y a tant à voir que l’on zappe inconsciemment beaucoup de chefs-d’œuvre pour ne s’arrêter que devant ceux qui pour des raisons mystérieuses nous attirent et nous parlent le plus ce jour-là…
Les mirettes bien remplies je m’intéresse à l’Ospedale Civile (l’hôpital civil de Venise, l’ancienne Scuola Grande di san Marco) qui recèle quelque part mes deux premiers trophées du jour. Presque sans chercher je déniche le graffiti de l’homme au cœur dans la main entre la porte d’entrée de l’hôpital et la façade droite du bâtiment. Une femme qui habitait le quartier mit au monde un fils issu d’un juif devenu citoyen turc. Le garçon vivait avec son géniteur à la Giudecca et venait souvent visiter sa mère. Moitié Vénitien, moitié Levantin il s’habillait comme un Turc mais sans trouver sa véritable identité, rejeté par les deux communautés. Une grande violence habitait ce garçon mal dans sa tête, il frappait sa mère qui lui pardonnait par aveuglement maternel. Dans un moment de fureur le jeune homme la poignarda et il lui arracha le cœur, il s’enfuit, paniqué, l’organe sanguinolent à la main vers le pont devant l’hôpital. Il trébucha, le cœur lui échappa en prononçant « Mon fils, t’es-tu blessé ? ». Il courut se jeter dans la lagune et péri noyé. Un ancien tailleur de pierre nommé Cesco qui dormait tous les soirs sous le portail de la Scuola, impressionné grava le profil d’un homme enturbanné tenant un cœur dans la main gauche.

En face, je repère vite les graffitis de bateaux sans doute aussi gravés par Cesco qui rappellent l’activité des navires chargeant et déchargeant des marchandises sur le campo. Cesco participa à la réalisation de la façade de la Scuola. Il perdit sa jeune femme malade en 1501, inconsolable il finit par dormir et par mendier devant son ancien lieu de travail ou il gravait de temps en temps des scènes qu’il voyait.

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3 réponses à Plouff dans le canal ??? (3)

  1. Lottin dit :

    Textes agrémentés de photos ou photos agrémentées de bons textes: c’est très intéressant….Il fallait les trouver ces petites choses…. Bravo, ça c’est vraiment « décortiquer » une ville.

  2. Lili dit :

    Bravo et félicitations pour ce magnifique reportage aussi bien illustré que commenté.
    C’est vrai qu’il y a tant à dire sur cette magnifique basilique devenue le Panthéon des doges de Venise!!
    Amoureuse de Venise où je me rends chaque année, une partie de moi reste toujours là-bas 🙂

  3. Dominique dit :

    Lili, vous avez bien de la chance de pouvoir aller à Venise chaque année…

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