Au pays des cigognes (5).

25 Avril 2007 (2ème partie)
Visiter l’Alsace ancienne, ça creuse : nous nous installons sur un coin pique-nique aménagé, près de l’embarcadère où nous dévorons presque tout ce qui est comestible dans le sac à dos d’Audrey. Une petite fontaine est installée tout près, j’y rempli ma bouteille.
Puis l’heure de la promenade sur l’eau arrive : nous prenons place dans une barque de pêcheur arrangée et nous revêtons de splendides gilets de sauvetage orange vif très seyants.Tandis que nous progressons tout doucement, on nous explique que nous traversons un plan d’eau artificiel créé en 1989, alimenté par une partie de la Thur dérivée et maintenue à niveau constant entre des digues.

Le dénivelé important résultant des affaissements miniers permet d’obtenir au bout de l’ouvrage une chute d’eau d’environ 4 mètres actionnant la roue à aubes de la scierie. Cet étang constitue aujourd’hui un précieux biotope donnant une idée de ce qu’étaient les cours d’eaux alsaciens avant les travaux de rectification.

 
 

J’identifie des gardons nageant à l’aventure

 
 
 
 

 
 

et des perches en maraude.

 
 
 
Nous croisons la maison provenant du village d’Artolsheim, construite en 1561,
dédiée à la pêche professionnelle.

L’ossature de la maison est faite de poteaux verticaux qui supportent des poutres horizontales. Cette maison est une forme évoluée dans sa réalisation mais primitive dans son principe celui de la construction de la hutte du nomade qui caractérise les maisons d’Europe Centrale dans laquelle le toit est simplement posé sur la structure par opposition à la charpente en coque de bateau renversée typique des constructions des rivages océaniques et maritimes.

Des matériaux divers sont utilisés pour remplir l’espace entre les colombages. Les parties de maison qui n’ont guère été modifiées depuis la construction initiale sont réalisées en torchis d’argile et de paille de seigle, la même paille étant utilisée pour la couverture en chaume. Certains murs, exposés aux intempéries ou aux feux de la cuisine, ont été modifiés. Ils sont réalisés en lits alternés de galets du Rhin et de tuiles.

A l’origine proche du Rhin, cette maison a été choisie pour illustrer le thème de la pêche professionnelle sur le fleuve et sur son affluent l’Ill. Cette pratique s’est progressivement éteinte à partir des années 1970. Auparavant dans chaque village travaillaient des pêcheurs qui approvisionnaient les marchés urbains. Chaque année a lieu à l’Écomusée le rassemblement des pêcheurs professionnels qui perpétuent ainsi les gestes techniques d’un des plus anciens mode d’approvisionnement en nourriture et révèlent la richesse de la piscifaune.
Nous doublons aussi la grange de Gottesheim construite en 1804. Elle comporte un colombage de losanges typique de cette région et de son époque, conforme au décor du mobilier ou des parquets. Elle ne contient plus aujourd’hui ni paille ni fourrage au-dessus des caves à betteraves et à pommes de terre, elle est consacrée à des ateliers dans lesquels les visiteurs peuvent s’initier à différents travaux du bois.
La plupart des animaux sont sortis de leur hibernation sauf la couleuvre que notre nautonier n’a pas encore aperçue, une carpe fait des bulles.

La pitance de toutes ces bestioles est assurée par un écosystème interne : les larves d’insectes

sont dévorées par les poissons (les gros faisant leur quatre-heure des petits),

 
 

et par les grenouilles

 
 
 
 
 

 
 
 

lesquelles sont avalées par les cigognes

 
 
 
 
 
 
et je ne veux pas savoir qui ose rôtir ces belles demoiselles blanches et noires !
Les canards festoient aussi avec la friture.

Notre périple aquatique se termine près de trois chutes d’eau où la Thur s’écoule à grand fracas.
Nous poursuivons par la visite de la scierie qui conserve un type de petite industrie rurale quasiment disparue.

Elle fonctionne pour débiter les grumes de résineux et de chêne en bois d’œuvre utilisé par l’Écomusée pour ses travaux de construction ou de restauration.

Cette scierie du village de Moosch, dans la vallée de Thann, a fonctionné jusqu’en 1979. A l’origine elle était actionnée par une roue à aubes qui a été reconstituée.

En 1905 à l’occasion de l’installation de la scie actuelle la roue a été remplacée par une turbine.

 
 
 

Comme la plupart des scieries, celle de l’Écomusée contient une machine à vapeur (1909), qui garantissait le fonctionnement de cette petite industrie même en période d’étiage.

 
 
 
 
 
Puis c’est le moment de visiter la gare : c’est en 1841-44 qu’est créée la première ligne de chemin de fer internationale du monde, reliant Bâle à Strasbourg, à l’initiative d’industriels alsaciens. La gare de Bollwiller, construite en 1844 est l’exemple type d’une gare d’importance moyenne à l’époque des débuts du chemin de fer. Elle fut démontée en 1986 et reconstruite en 2000.
De rates des villes, nous nous transformons en rates des champs : une zone de 5 hectares constitue le terroir de l’Écomusée qui permet de mettre en action les collections de matériel ancien dans les différentes séquences de cultures à travers lesquelles on approche la diversité végétale de l’ancienne polyculture vivrière et la dimension communautaire du travail agricole avant les remembrements des années 1960.
Les champs sont en étroites lanières bombées séparées par une rigole qui constitue la limite de propriété indispensable dans un terrain morcelé à l’extrême. Trois zones tournantes sont affectées alternativement aux céréales d’hiver, aux céréales de printemps et aux plantes sarclées : c’est le principe de l’assolement triennal imposant une contrainte communautaire aux propriétaires dont les biens étaient également répartis dans chacune des soles. Avec le concours de l’Inra et de techniciens agricoles l’Écomusée a pu peupler ses champs d’une grande variété de céréales : blés, orges, méteils, avoines, seigles, souvent de variétés disparues. La comparaison de la croissance des différentes variétés d’une même céréale, par exemple le blé, permet de saisir d’un coup d’œil les évolutions de la génétique au 20ème siècle.

 
 

Outre les céréales, le système de l’Écomusée présente les légumes de plein champ comme les choux, les plantes fourragères et la vigne.

 
 
 
 
 
 
 
L’Alsace est une région de motorisation agricole précoce en dépit de la petite taille de ses exploitations. Celle-ci est caractérisée avant-guerre par la prédominance du matériel de fabrication allemande, par exemple les célèbres Lanz Bulldog qui se diffusent assez largement dès 1920.

Le plan Mansholt au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale a précipité la motorisation

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
mais la Guerre favorisa le retour des attelages de bœufs et de chevaux. L’Écomusée a pu bénéficier des témoins de cette histoire dans laquelle énergie animale et moteurs sont combinés. Les champs sont un véritable almanach des travaux à la campagne : après la période du repos se succèdent la préparation des sols par labour et hersage,

les semailles, le roulage des céréales, la moisson, le déchaumage.

 
 
 

Près de 150 pommiers différents ont été plantés parmi lesquels des variétés locales en voie de disparition, leur récolte est l’occasion d’animations sur la conservation et la consommation de la pomme dans tous ses états.

 
 
 
 
 
Les récoltes de fin d’été et d’automne dont les choux, sont en partie transformées sur place.

 
 
 

Nous rencontrons une chapelle blanche datant de 1850 reconstruite en 1991 à peu de détails près comme elle se trouvait à Kirchberg. Les menuiseries anciennes ont pu être conservées mais béantes, elles furent équipées de nouveaux vitraux confiés à Fabien Schultz.

 
 
 
 
Le sacré est omniprésent dans la zone cultivée à travers les calvaires, les souvenirs de Mission, repères d’orientation ou mémoire d’incidents tragiques. L’Écomusée recèle une croix en mémoire d’un garde-chasse abattu par un braconnier.

Après les champs, nous enfonçons dans une forêt obscure pour trouver l’Enfer des hommes noirs, les charbonniers où s’érigent des meules de rondins de bois, mises à cuire sous une couverture de terre pour produire du charbon de bois.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’odeur nous donne des envies de barbecue.
Puis nous tombons sur le pavillon des plaisirs forestiers, c’est le seul bâtiment du musée à ne pas avoir été transféré. Il a été construit en 1855 par les industriels Schlumberger qui avaient là, à une dizaine de kilomètres de leur base de Guebwiller, une petite résidence de plaisance dans la nature au bord de la Thur. De style Second Empire le chalet s’intègre dans un parc à l’anglaise avec plan d’eau, allée d’ifs et arbres remarquables.
Nous traversons un cimetière constitué de tombes laissées à l’abandon dans leur lieu d’origine, certaines sont très anciennes. Nous nous enfonçons encore dans la forêt et nous constatons que nous sommes perdues dans la jungle alsacienne. Nous trouvons un drôle de bâtiment à trous : la maison de Kunheim, trois fois construite ou reconstruite : en 1723 puis 1766 et pour finir en 1999 à l’Écomusée. L’étude de la charpente de cette maison a révélé qu’elle réutilise pour l’essentiel des bois d’une construction édifiée en 1723 dans l’ancien village de Kunheim. Les poutres de 1766 correspondent principalement aux modifications du toit « à la Mansart » qui venait rompre avec la tradition locale des toits à deux pentes. Une série de tuiles datées correspond aux deux périodes de construction.

Kunheim est un village rectiligne aligné sur l’un des principaux axes de communication Nord-Sud, à haute valeur stratégique puisqu’il reliait les forteresses assurant la défense, au 18ème siècle, des frontières d’une Alsace française depuis peu. Le village a été créé de toutes pièces à partir de 1766 sur un plan hiérarchisé affectant à chacun son emplacement en fonction de sa position sociale. Auparavant ses habitants étaient établis à 3 kms de là dans le vieux village de Kunheim en bordure immédiate du Rhin. Ce village a été démonté poutre à poutre suite à des inondations à répétition dues à des travaux de régularisation du fleuve réalisés unilatéralement par les Badois de l’autre côté de la frontière. Ces catastrophes et le déplacement du village nous ont laissé un grand nombre de documents montrant comment une population a vécu son changement brutal d’espace de vie. Il nous donnent des informations précises sur un village totalement disparu.
Le chemin de notre Purgatoire est bordé de belles fleurs.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 

Les insectes font les délices des lézards lesquels sont dégustés par les grenouilles et les cigognes.

 
 
 
 
 
 
 
Au pif nous tournons un peu par ci et un peu par là pour atterrir dans les champs de Morand où est racontée l’histoire des techniques agricoles. Nous traversons un passage étroit

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
et nous retrouvons la civilisation avec l’art de la poterie et un atelier en fonctionnement dans les conditions précises de l’entre deux Guerres. Un autre se situe dans le village de Soufflenheim dans le Nord de l’Alsace. Plus de 50 poteries fonctionnaient à Soufflenheim au début du 20ème siècle. La cuisson des pots s’effectuait dans des fours à bois, s’étalant sur 30 à 40 heures, elle se terminait de nuit de façon à pouvoir distinguer la couleur des flammes sortant de la cheminée, signal de l’arrêt. Les témoins qui nous en parlent évoquent leurs frayeurs d’enfant devant ces hommes alimentant sans répit les ouvertures rougeoyantes des fours. On comprend alors le surnom « les Esprits de l’Enfer » que les habitants des villages voisins donnaient à ceux de Soufflenheim.

Le four dévoreur de bois est voûté, il est alimenté en bois depuis l’extérieur du bâtiment. Le foyer est séparé de la chambre où se trouvent les poteries par un mur à chicanes laissant passer les flammes. Ce sont environ 1500 pièces qui cuisent simultanément nécessitant une douzaine de stères de bois de pin. Chaque cuisson est différente suivant les conditions météorologiques et comme autrefois la qualité du résultat n’est jamais assurée. En s’attachant à reproduire la cuisson au bois, remplacé dans les années 1965 par la cuisson au gaz, plus contrôlable, l’Écomusée s’efforce de reconstituer une technique disparue.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La légende prétend que l’Empereur Frédéric Barberousse, sauvé d’un accident de chasse par un potier de Soufflenheim, ait accordé à la descendance de celui-ci le droit d’extraire gratuitement de la glaise à poterie. Par cooptation la poterie de l’Écomusée a été admise huit siècles plus tard à profiter de ce privilège.

Les produits de la poterie sont faits avec cette terre réfractaire exceptionnelle de Soufflenheim, travaillée avec les machines mises au point au début du 20ème siècle pour alléger un travail manuel pénible : le malaxeur, la presse qui élimine les impuretés de la terre et le moulin à vernis et à couleurs.

Les formes des poteries tournées à l’Écomusée sont celles des catalogues du début du 20ème siècle et reproduisent sa collection d’objets anciens. Outre le tour habituel la poterie contient une étonnante calibreuse qui permet de réaliser, par un mouvement excentrique, des formes ovales telles que plats et terrines à baeckaofa (terrine à base de canard).

Le décor s’effectue avec des terres colorées s’écoulant par une plume d’oie ou … de cigogne d’un récipient, le barrolet. Si les formes étaient répétitives d’un atelier à l’autre, chacun par contre avait son décor particulier en général floral. Une fois décorées les poteries sont plongées dans le vernis : elles sont alors prêtes pour la cuisson à une température entre 950 et 1050°.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Nous passons ensuite à l’atelier du tonnelier situé dans une maison qui provient de Soufflenheim.

Dans l’atelier le maître tonnelier restaure et reproduit les objets de tonnellerie du musée : des tonneaux à vin, à bière et à choucroute, des baquets à salaisons, il n’est guère d’aliments dont la préparation ou la conservation ne nécessitent pas d’objets en bois.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A travers ces travaux le tonnelier transfère son savoir-faire à de jeunes artisans.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’atelier du charron provient de Schiltigheim, ville de brasseries grandes consommatrices de transports. L’Écomusée possède quelque 150 charrettes dont une cinquantaine sont en activité pour les travaux agricoles et les transports. L’entretien, la réparation et la reproduction de ces charrettes garantit le maintien intégral du précieux savoir-faire du charron.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

L’Écomusée est sillonné par les transports en charrettes qui permettent de conserver un autre savoir technique précieux : celui de l’attelage.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Nous atteignons la maison de Schwindratzheim qui ouvre sur la rue une façade très extravertie : grandes fenêtres, balcon à balustres caractéristique de cette région. Pourtant la cour est défendue par un porche à double arcade gravé du nom des constructeurs : ainsi sont les maisons de cette région affichant l’opulence et la curiosité de ce qui se passe à l’extérieur tout en protégeant jalousement l’espace privé :

Passé le porche la cour ordonne autour d’elle la maison, la grange, les étables et les écuries, celles-ci proportionnées à la réputation de « paysans à chevaux » qu’avaient les propriétaires de cette région, par opposition aux plus modestes « paysans à vaches ».

L’Écomusée utilise ces écuries pour loger ses 6 chevaux comtois et ardennais, nécessaires aux travaux des champs.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au-dessus, une galerie à balustres dessert les anciennes chambres des domestiques.
De l’autre côté de la rue nous voyons la maison du vigneron, originaire de Wettolsheim et construite en 1706, rendue active par l’existence d’un petit vignoble sur place. La cave est accessible directement depuis la cour et l’on accède au premier étage d’habitation par un escalier extérieur. Le colombage du deuxième étage marie la tradition gothique au baroque. Autour de 1930 l’ampleur de la maison permit son partage en plusieurs logements et elle symbolise la diversité de population d’un village alsacien. Outre le vigneron propriétaire et sa famille y habitaient un mineur de potasse et un contremaitre d’une usine de textile.

Nous descendons dans la cave : s’étendant sous toute la maison elle contient les tonneaux de forme ovale de la vallée du Rhin et un pressoir actif pendant les vendanges de l’Écomusée.

Au début du 20ème siècle la maison était habitée par François Joseph Gilg. Ses vignes ayant été dévastées par le phylloxéra, il étudia dans le Languedoc la façon de greffer la vigne sur des plants américains. De retour au pays il a tiré parti du microclimat des terrains proches de sa maison pour créer une pépinière de plants de vignes qui contribua à repeupler le vignoble alsacien.
Nous visitons le moulin de Soultz, incendié sur son site d’origine, il a été reconstruit à l’identique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En revenant un peu sur nos pas, nous trouvons la maison ouvrière de Monswiller :

Alfred Goldenberg, industriel à Monswiller, était soucieux du logement de ses ouvriers et partit à la découverte des cités ouvrières d’Europe. Fort de cette expérience, il créa sa propre solution qui évite la répétition des mêmes logements. Son projet était d’adapter à chaque famille la meilleure solution technique et financière. Dans le milieu agricole les ouvriers sortaient ainsi de leurs masures pour venir habiter des maisons de briques, personnalisées et saines. Cette maison, construite en 1878 et équipée de l’eau courante dès 1914, a été habitée jusqu’en 1988.

Elle a pu être remontée à l’Écomusée avec toutes ses dépendances qui montrent le complément de ressources qu’apportaient le jardinage, la porcherie, la chèvrerie, le poulailler et le clapier.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nous passons devant le « Bureau de jauge », un bâtiment public aux détails soignés et à l’allure inspirée des chalets suisses. Il fut créé pour abriter les appareils de mesure de capacité des tonneaux de vin exportés par les viticulteurs et les négociants de cette partie du vignoble. Désaffecté en 1972 le bâtiment a été offert par la ville de Riquewihr et démonté en 1989 puis remonté en 1991.

Nous visitons la maison de Gougenheim, habitation d’un journalier agricole : Laurent Vogler, son épouse et ses cinq enfants vivaient dans cette minuscule maison de trois pièces autour de 1890. L’espace par habitant est de seulement 4m2. Cette ferme miniature qui comportait aussi une grange montre les dures conditions de vie des plus humbles habitants de la campagne alsacienne.

Nous atteignons la maison et la cour d’Illkirch datée de 1804 et la grange datée de 1844 qui constituaient un ensemble homogène dans la commune d’Illkirch-Graffenstaden aux portes de Strasbourg. C’est un exemple type de maison-cour, grange et étable étant séparées de l’habitation. L’Écomusée traite la question de la coiffe du costume traditionnel féminin alsacien en lui dédiant cette maison : dans celle-ci cinq générations d’alsaciennes témoignent. On y brosse l’histoire de cet accessoire en remontant le temps. Aujourd’hui reléguée dans les manifestations folkloriques, les inaugurations officielles voire la propagande commerciale la coiffe est un emblème de résistance identitaire pendant la période du Reichsland (1870-1918). Auparavant, elle est plutôt paysanne, sa forme et sa couleur sont un code social. Plus loin dans le temps encore elle est bourgeoise, extravertie, condamnée par les magistrats puritains puis par les révolutionnaires qui convoitent ses broderies d’or.

Juste derrière nous trouvons la chèvrerie de Grussenheim (« geisestall »). Originaire du Ried de Haute-Alsace datant de la période 1800-1860 avec fenil à l’étage, le bâtiment occupait entièrement une parcelle de terrain étroite et de plan triangulaire d’où sa forme rétrécie. Les murs sont remplis en torchis sur clayonnage. Elle fut démontée et remontée en 1985.

Nous arrivons à la forge réinstallée dans une grange.

Elle regroupe l’ensemble du matériel nécessaire à un forgeron de village entre les activités traditionnelles de forge manuelle et de maréchalerie et les besoins induits par les débuts de la motorisation agricole. Elle comprend notamment un marteau pilon, une perceuse à colonne et un curieux tour dont les vitesses sont actionnées par une boîte d’embrayage d’automobile. L’essentiel du matériel, provenant de Montreux-Vieux, date des années 1930.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’authenticité de la forge est totale car cet atelier produit toutes les pièces métalliques nécessaires à l’activité de l’Écomusée. Plusieurs fois par an la coopération avec le charron se manifeste par le cerclage des roues qui peut se passer très bien ou susciter bien des chamailleries, forgeron et charron s’accusant mutuellement de ne pas savoir prendre de mesures car c’est un travail fort précis, roue de bois et cercle chauffé au rouge doivent parfaitement s’ajuster en dépit de coefficients de dilatation différents.

Nous débouchons dans la cour de Kuttolsheim où se regroupent des constructions modestes évoquant le microcosme des petites rues de villages viticoles où l’on traverse la rue pour aller de la maison à l’étable et où artisanat et agriculture s’imbriquent.
Nous entrons dans la cordonnerie où l’artisan conservait dans son registre le dessin des pieds de tous les habitants de son village.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nous voyons la grange de Westhouse qui faisait partie d’une série de constructions édifiées illégalement sur des terrains communaux en 1801. Avant de finir à l’Écomusée, elle avait déjà été démontée et remontée à un autre emplacement dans le même village en 1910. Cette anecdote rappelle que la maison à colombages est conçue comme une construction préfabriquée donc montable et démontable. En effet il était rare que le propriétaire de la maison soit aussi celui du sol : le propriétaire foncier, moyennant paiement d’un impôt, laissait construire sur son sol par autrui.

Nos pas nous conduisent à la distillerie : l’Écomusée pratique la distillation artisanale qui était faite à domicile par les paysans et les ouvriers. Ici l’on distille tous les fruits y compris les baies des bois et les plantes médicinales et aromatiques telles la menthe, la mélisse…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Nous replongeons dans la verdure pour voir le pavillon de Ribeauvillé daté du 18ème siècle : c’est une petite construction de jardin au format chambre de « guet » à l’étage et remise au rez-de-chaussée. En imitation de pierres d’angles peintes en trompe-l’oeil la décoration d’origine est reconstituée ici sur deux côtés du rez-de-chaussée. Il fut démonté en 1979 et remonté en 1981.
Nous arrivons à une vaste halle en bois autrefois utilisée comme dépôt par une entreprise de chimie, fournisseur de la célèbre industrie textile de Mulhouse, elle est un exemple intéressant de charpente à grande portée. La halle accueille aujourd’hui toutes les manifestations, les conférences, les assemblées, les conventions et les repas qu’il s’agisse de repas de groupes dans une ambiance décontractée ou de dîners officiels, de mariages, de fêtes d’entreprises.
Tout à côté se trouve la maison de Hésingue datant de 1540 dédiée à l’invention de la chaleur ou comment, dans cette région au climat continental, le feu a été domestiqué pour le chauffage de la maison et la cuisson des aliments dans des appareils d’une ingéniosité surprenante. La boulangerie voisine parfume ce voyage dans les innovations d’hier.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Chaque maison paysanne possédait son propre four à pain, ouvrage voûté dont la bouche ouvrait sur la cuisine alors que le corps faisait saillie sur l’extérieur, abrité sous un petit toit.

Cette pratique de faire son pain soi-même ne s’est éteinte que progressivement pendant la deuxième moitié du 20ème siècle mais son souvenir perdure avec les célèbres tartes flambées. Celles-ci étaient, comme la pizza, un morceau de pâte à pain jeté dans le four pour tester sa température. L’Ecomusée, qui cultive des céréales les valorise en partie dans sa boulangerie.

La cuisinière en fer et le four à pain sont l’équipement principal de la cuisine. Au fil des saisons on y voit les produits de l’Écomusée dans leur phases de préparation, de cuisson et de conservation. Cette dernière par séchage, fumage, salaison, conservation dans la saumure et bien d’autres techniques est à la base des particularités culinaires de l’Alsace.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
On y voit un poêle reconstitué d’après les enseignements des fouilles archéologiques et un dessin de 1319 représentant une femme allongée près d’un tel appareil et portant le commentaire « Je repose telle une truie paresseuse, derrière le poêle je me sens bien ». Son architecture est semblable à celle du four à pain mais au contraire de celui-ci qui doit conserver la chaleur à l’intérieur, le poêle doit la faire rayonner vers l’extérieur. Aussi, il est construit de poteries creuses permettant une radiation immédiate de la chaleur même avec peu de combustible car à cette époque le bois de chauffage n’était pas si abondant que cela. Plus tard quand il redevient disponible, le poêle devient un accumulateur de chaleur. Les poteries creuses se transforment progressivement en corps remplis de galets et d’argile, les « carreaux ». La forme en dôme devient parallélépipédique, inspirée par l’art du meuble. Les carreaux sont soit décorés en relief, soit peints à plat à l’aide de pochoirs. Ce poêle daté de 1872 est l’un des derniers produits par une célèbre famille de potiers de poêle, les Wanner.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au milieu du 16ème siècle l’exigence en confort augmente alors que le bois se fait à nouveau plus rare. En Alsace on invente alors la « kunscht », construction en banquettes. Sa chaleur est produite par la circulation en chicane de la fumée chaude de la cuisinière située de l’autre côté du mur. Cette kunscht étonnante datée de 1844 est l’acquisition la plus récente de l’Écomusée. Son décor est un véritable livre d’histoire évoquant la vie à la campagne, se moquant du tailleur chevauchant un bouc, gardant la trace des merveilles de la fête avec ses acrobates et ses montreurs d’ours.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au 18ème siècle tout le monde a besoin de bois : le roi pour sa marine, les industriels. Les poêles en fonte permettant une bonne diffusion de la chaleur se généralisent dans le milieu paysan. Au même moment dans les intérieurs bourgeois, les poêles de terre vernissée ou de fayence deviennent mobiliers et chauffent chaque pièce de la maison alors que dans la maison paysanne seule la salle commune possède son poêle immeuble.

 
 
 
 
 

Nous voici devant la ferme-forteresse du maire. Comme la plupart des grandes fermes de la plaine de Haute-Alsace, celle-ci est close de murs, on n’y pénètre par le porche crénelé qu’après avoir présenté patte blanche.

Sûr de l’absence du maître des lieux, le valet se moque de la richesse étalée par les bâtiments de la ferme : la porcherie, le pigeonnier du privilégié qui peut envoyer ses pigeons se nourrir dans les champs des autres, les granges, les écuries, les celliers et les caves à vin et dans la maisons des crucifix sculptés dans chaque pièce.

Le battage au fléau débute dans la grange. La Révolution approche et avec elle au village les riches feront main basse sur les terrains communaux et les terres de l’église et ainsi deviendront encore plus riches. Mais déjà la campagne alsacienne surpeuplée commence à exiler les siens dans les tissages, les filatures et les manufactures d’impression sur étoffes. La page de l’Ancien Régime se tourne, les portes de la grange s’ouvrent sur le 20ème siècle.

Le hangar à machines contient les trains de battage du propriétaire de la ferme : la batteuse mue par un manège à cheval et la grande batteuse actionnée par une locomobile. Tout se met en route alors qu’arrive l’entrepreneur de battage. Il témoigne alors des transformations dont il été l’acteur puis le témoin au 20ème siècle : l’extension de la motorisation qui répondait en partie au problème de la raréfaction de la main d’œuvre, le passage du cheval au locomobile puis au tracteur, les tournées de ferme en ferme jusqu’à l’invention des moissonneuses batteuses et la fin du battage à domicile dans les années 1960.
Nous voyons aussi le pigeonnier-halle de grande ferme-cour datant du 18ème siècle et provenant de la plaine de l’Ill. Le pigeonnier est abrité dans la tourelle en avancée au décor polychrome. En forme de tour ou posées sur des poteaux ces constructions étaient privilège de notable ou de seigneur. Elles ne se rencontraient que dans les terroirs céréaliers de la plaine, au milieu des cours, face au portail. Le démontage de celui-ci eut lieu en 1980 et son remontage à l’identique en 1981.

Nous arrivons devant la première maison remontée en Septembre 1980 à l’Écomusée, la maison de Koetzingue. C’est par excellence la maison des pauvres, des journaliers, des ouvriers dont les familles nombreuses vivent entassées dans deux pièces, une minuscule cuisine et une soupente logée sous la surélévation du toit.

Nous entrons dans la maison de Muespach qui se trouvait placée à l’entrée de la rue de la Montagne à Muespach (ancienne commune de Muespach-le-Bas). Selon la tradition locale elle aurait déjà été déplacée une fois sur une distance de 500 mètres. Elle a été récupérée en 1980 par l’association « Maisons paysannes d’Alsace » dans un état de ruine totale, la maison étant vacante depuis les années 1960 et ses derniers occupants n’ayant mené aucun entretien ni aucune réparation.

Le démontage a été effectué par une équipe de volontaires pendant l’été 1980, le remontage a permis de reconstituer l’historique du bâtiment.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cette demeure est typique de l’habitat du Haut-Sundgau (Haute Alsace) et revêt un caractère quasi montagnard. Elle est organisée en ferme bloc groupant toutes les fonctions sous un même toit. Donnant sur la rue le bâtiment est flanqué d’une galerie en encorbellement dite « laube » qui protège l’entrée principale et était utilisée pour le rangement du bois et le séchage du linge. L’étable était immédiatement contiguë à l’habitat suivie par l’aire de battage des céréales et par la remise à charrettes. Déchargé depuis l’aire de battage le fourrage était alors stocké au-dessus de l’étable et de la remise. Une telle disposition est fréquente de la fin du 17ème jusqu’au début du 20ème siècle, on la retrouve à l’Écomusée dans la maison de Sternenberg qui lui est presque contemporaine. Enfin, à l’image de la plupart des maisons de cette époque dans le village de Muespach, cette habitation se présente sous un aspect relativement cossu comme en témoignent les allèges de fenêtres de la « stube » (salle commune) qui sont renforcées par un poteau découpé en forme de balustre. La structure interne étant dans un état de ruine total et d’un intérêt mineur compte tenu des remaniements successifs, il a été décidé de reconstruire l’extérieur de la maison dans son état avant démontage et de créer une structure intérieure neuve satisfaisant aux exigences de sécurité. Tout en affirmant son caractère contemporain par la mise en évidence des systèmes d’assemblage (boulons, étriers, etc.) cette structure neuve s’est faite dans le respect de l’esprit de la ferme : un système de poteaux et de poutres reprend la disposition des poteaux d’origine et le volume ainsi créé rappelle celui de l’ancienne grange. Enfin, pour rendre son âme à cette maison recréée, un équipement de chauffage traditionnel a été mis en place, sous la même hotte, un poêle en terre cuite vernissée provenant de Schlierbach et une porte du four à pain dont le corps est placé à l’extérieur.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cette maison du 18ème siècle située au cœur de l’Écomusée est dédiée à la découverte pédagogique et ludique des saveurs. Elle comprend deux cuisines côte à côte, l’ancienne et la contemporaine, qui sont mises en continuité et non en opposition. Tous les jours de l’année des démonstrations avec dégustations y sont effectuées sur le thème des cycles d’alimentation traditionnels en fonction des ressources des champs et des jardins et des techniques de conservation des aliments permettant d’assurer la soudure pendant la mauvaise saison. On comprend ainsi facilement l’origine de recettes paysannes devenues depuis des recettes gastronomiques et dont la logique initiale toute simple est quelque peu oubliée. On voit aussi comment la cuisine devient fête, apportant des variétés de formes de gâteaux, de préparations, de plats symboliques suivant les fêtes religieuses. Le programme des démonstrations commentées change donc très régulièrement. Chaque Dimanche un intervenant extérieur, tel que chef de cuisine ou producteur vient en plus exécuter une variation contemporaine sur le thème de saison.
En face se dresse la maison de Waltenheim, datée de 1680, habitation à « kniestock » (l’étage est à demi engagé sous les combles) originaire du Sundgau en Haute-Alsace, au toit surélevé pour consacrer aux réserves de nourriture et de grain toute la surface du grenier. L’étable était incluse dans la maison à l’origine. Elle fut démontée en 1982 et restituée dans son état original en 1983-84, elle accueille la sellerie.

 
 
 
 
 
 
 
 

Un peu plus loin nous trouvons une grange datée de la fin du 18ème siècle et provenant de Bisel dans le Sundgau en Haute-Alsace. C’est un bâtiment recomposé en 1982-1983 à partir de l’ancienne façade démontée en 1981. Le décor tracé dans le mortier frais rehaussé à la chaux est typique de la région du Sundgau. Elle abrite aujourd’hui les activités des groupes scolaires et des enfants en centre de vacances.

Nous atterrissons les pieds en compote au carrousel salon « Eden-Palladium » où nous nous asseyons et nous désaltérons dans le vacarme infernal de ce manège, dernier survivant de la douzaine de carrousels-salons qui a existé en France au début du siècle.

Témoin de l’industrialisation de la fête cette grande machine à rêver s’est arrêtée en 1936 au moment du Front Populaire. Remisé dans le Nord de la France puis en Suisse, le carrousel-salon renaît à l’Ecomusée sous le nom d’Eden Palladium en 1990. La façade est dûe au plus original constructeur forain français, Gustave Bayol, dont les ateliers se trouvaient à Angers au début du 20ème siècle. Esprit cultivé et inventif  pour créer cette façade Bayol s’est inspiré du Pavillon de l’Electricité à l’Exposition Universelle de 1900.

Il parodie les thèmes de la mythologie antique (l’homme ravissant le feu, l’aigle de Zeus, la porte des Enfers gardée par Méduse et Cerbère) pour célébrer à fois la lumière électrique et le mystère de ce qui se passe à l’intérieur. Les cochons, les chevaux et les toupies du carrousel-salon forment la cavalerie d’origine à laquelle le rajout de gondoles de Henri de Vos en 1927 confère une dimension de cortège princier de conte de fées. C’est en 1927 également que la cavalerie est adaptée pour, de « sauteuse » devenir galopante ce qui donne un mouvement unique à ce manège. L’effet de vitesse est amplifié par le plafond qui tourne en sens inverse de la cavalerie, décoré d’anges virevoltants évoquant l’Âge d’Or, parsemé de clins d’oeil il symbolise la fragilité du bonheur : enfants saisis à l’instant de leur réveil par le premier rayon de soleil, poursuivant une libellule, caressant un lapin. Les scènes du fronton sont plus polémiques et témoignent de la lutte des classes nées de la Révolution Industrielle. Ce manège tournait principalement au pays des « gueules noires » dans une période à la charnière entre la volonté d’étourdissement dans la fête et le rêve et la montée en puissance des revendications sociales.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les carrousels-salons étaient une attraction fermée au public filtré. L’Église leur faisait une réputation sulfureuse supposant les pires débauches à l’abri des façades. Dans les faits la famille Demeyer qui exploitait ce manège sélectionnait son public et organisait ses soirées comme un vrai spectacle dont les clients étaient aussi les acteurs. Au son de l’orgue Limonaire on faisait des courses au champagne, des batailles de confettis. Aujourd’hui encore, des personnes très âgées se rappellent avoir rencontré leur futur conjoint dans ces lieux ou avoir été récompensées de leur certificat d’études par un sachet de confettis…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Après un tour à la boutique de l’Écomusée, nous rentrons à Cernay histoire de reprendre des forces car demain il faudra nous lever tôt pour attraper notre train pour Strasbourg où, grâce au frère d’Audrey, nous pourrons rencontrer Steph.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Une réponse à Au pays des cigognes (5).

  1. Pascalou dit :

    C’est-y pas beau !
    Voilà que notre Dominique internationale rédige quelques lignes sur l’écosystème des grenouilles.

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