Favus distillans.

J’ai découvert «Favus distillans» en écoutant un CD consacré à Hildegard von Bingen : le chant de ce chœur de femmes et cette mélodie m’emportent loin là-bas, ailleurs, au bord d’une mer inconnue où la cantate infinie des vagues touche quelque chose de très profond, avide de calme, de douceur, de voyages intérieurs et vient rappeler aux humains que depuis l’aube des âges quelque chose est en route, que cycle après cycle ils doivent cheminer vers une sagesse de plus en plus exigeante mais aussi de plus en plus évidente pour arriver, enfin, à constituer une humanité bariolée mais unie, fraternelle.

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Quand je me suis plongée dans ce texte je fus surprise de constater qu’il s’inspirait du Cantique des Cantiques : le miel et le lait sous la langue (Cantique 4. 11), la fleur des fleurs (Cantique 2. 2), la poésie très sensuelle, très évocatrice, presque symboliste.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En me documentant sur Hildegard, sur le Cantique des Cantiques et sur sainte Ursule j’aurais sans doute pu faire une analyse assez savante de cet écrit d’autant plus que je disposais de deux mois pour cela. J’ai préféré laisser les mots, les phrases, les tournures m’emporter où elles voulaient puis chercher quelles résonances et quelles répercussions ce passage pouvait avoir dans ma vie.
Or doncques ce passage nous cause de sainte Ursule qu’il compare à un gâteau de miel fondant alors qu’elle désire embrasser l’Agneau de Dieu. Le miel est un symbole de douceur et de richesse (le miel et le lait coulent en ruisseaux sur toutes les terres promises), l’agneau une victime sacrificielle, Dieu la puissance supérieure et l’embrassement un signe d’affection, d’échange. Ursule se veut tendresse, réconfort et bonté envers quelqu’un d’omnipotent de parfois brutal et despotique qui se présente à elle sous un aspect humble, sans défense, voué à la mort. Hildegard inverse les rôles : c’est Ursule qui réconforte et c’est Dieu, au travers de l’Agneau qu’il faut consoler. Le Tout-Puissant que l’on nous dit inaccessible à la compréhension humaine se montre sous une forme attrayante, un petit mouton, jeune animal que l’on a envie de caresser, de choyer, de prendre dans ses bras comme pour ne pas ou ne plus effrayer celle qui veut s’approcher de lui, la sainte apparaît comme un gâteau de miel, comme une promesse de plaisir : tous deux se transforment en présages de délices. Hildegard nous les présente comme à égalité pour un instant de communion, de partage. Ursule réussit à s’affranchir des contingences terrestres pour, dans un moment de paix avec elle-même, se hisser en plein amour.
Ursule est vierge, nous dit-on, pour moi cette virginité signifie que la sainte n’est pas quelqu’un qui a vécu différentes mutations, soit par l’étude, soit par l’ascèse ou en qui le cours de la vie et ses aléas n’ont pas éteint la fraîcheur ni la capacité à voir et à s’émerveiller. On peut penser aussi qu’elle vit dans l’attente de quelque chose qui viendrait enrichir ou donner un sens à son existence.
Ursule ressent le besoin de partager ce moment de pure félicité, d’enivrement, d’extase avec d’autres femmes qui, comme elle, sont en marche, se promènent, mais qui n’ont pas encore atteint le point de vue qui leur découvrirait le panorama du paysage qu’elles traversent. L’abbesse nous dit ainsi que nous ne sommes pas seuls à vouloir nous questionner, à vouloir trouver un fil d’Ariane dans le désordre de nos jours qui s’écoulent. Le fait qu’Ursule rassemble autour d’elle des compagnes désireuses de la rejoindre dans l’aventure qui commence nous est rappelé trois fois : Hildegard veut nous nous faire comprendre qu’il ne faut pas craindre de s’engager dans la conquête spirituelle et d’encourager les autres à oser la même démarche en accompagnant leurs expérimentations pour nous enrichir mutuellement comme on ouvre une fenêtre pour aérer la pièce ou l’on cogite depuis des heures pour aspirer une bonne goulée d’air frais.
Hildegard compare Ursule à un jardin couvert de fruits. De tous temps, le jardin a symbolisé le Paradis (les Vergers d’Osiris, les Jardins d’Eden et les Jardins d’Allah) et le fruit est un symbole d’abondance. Ursule, enrichie par sa conversion, attire autour d’elles d’autres femmes curieuses de découvrir quels parfums et quelles saveurs l’ont transformée ainsi. Ursule est leur point de repère, la fleur entre les fleurs, la fleur protectrice, messagère de paix, figuration de la spiritualité mais rien ne dit qu’elles la suivent comme de braves toutous : dans un jardin certains sont attirés par les pivoines, d’autres préfèrent les cascades de roses, d’autres les humbles pâquerettes, d’autres, comme Hildegard, les plantes médicinales ou encore les fiers glaïeuls ou bien les calmes nénuphars. Dame Nature a doté notre Terre d’autant de sortes de fleurs que l’esprit humain s’est ouvert de sentiers où maintes formes de spiritualité éclosent, grandissent, éparpillent leur pollen et meurent dans un foisonnement continu. A chacun de trouver la couleur, l’arôme et la forme de la fleur qui lui parle le plus.
Dans la deuxième strophe, Hildegard invoque l’aurore, symbole d’éveil dans la lumière retrouvée, de toutes les possibilités, de toutes les promesses, de plénitude promise, d’espoir. L’abbesse écrit que cette aurore-là est noble pour nous indiquer qu’elle contient quelque chose de sacré, de précieux, qui dépasse les présages des aubes des jours précédents.
Hildegard emploie le terme « fille de Sion » comme sont appelées dans le Cantique des Cantiques les femmes entourant la Bien-Aimée (Cantique 3. 11). Cette expression désigne la colline où s’est élevé le Temple ou bien la ville de Jérusalem. Le Dictionnaire des Symboles explique que Jérusalem est l’allégorie du royaume du Messie et de l’Église chrétienne ouverte à tous les peuples. Dans la description de l’Apocalypse elle figure le nouvel ordre des choses qui remplacera celui du monde présent à la fin des temps, elle signifie non pas le Paradis traditionnel mais au contraire ce qui surpasse toute tradition : un nouveau absolu. L’abbesse recommande à Jérusalem de se réjouir parce qu’Ursule et ses compagnes viennent de reconnaître Dieu, de se convertir au christianisme et donc d’entrer dans un nouveau jour, dans une nouvelle vie.
Dans la dernière strophe Hildegard nomme le Père, le Fils et le Saint Esprit : Dieu, apparu à Ursule sous forme modeste, pour lui monter que tout Grand Maître de l’univers qu’il est, il sait se mettre à la portée de l’humain et pour l’encourager au début de son cheminement spirituel peut, à présent, l’emmener sur des chemins plus difficiles, dans une forme d’espérance, de foi, de communion intime plus ardue avec lui.
Pour moi, la timide, tout ce texte est une invitation à me montrer moins farouche envers autrui pour découvrir en l’autre des aspirations partagées et donc un compagnon de route pour un chemin où, peut-être, jusqu’à présent je n’ai guère avancé. Nous entreprendrons alors au long de notre route le déchiffrage d’une partie mal connue de nous-même, comme on nettoie une pièce d’or noircie découverte dans un recoin de cave. Cet inconnu sorti de nulle part et venant troubler mon doux ronronnement bien confortable deviendra un éclaireur pour une nouvelle aventure et peut-être moi aussi pour lui.

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