Belles dentelles, haute Marie et goûteuses autruches (1)

Nous partîmes presque à l’heure où blanchit la campagne et, de très loin, nous aperçûmes une drôle de colonne rouge : mais quoi c’était donc ??? De près, j’eus la Révélation : Notre-Dame de France en personne nous accueillait au Puy-en-Velay.

Après un tour gratuit où nous en profitâmes pour saluer deux fois la même bonne sœur, nous nous garâmes sur la place du Breuil, bordée par l’hôtel de la Préfecture. L’office du tourisme se trouve dans le beau bâtiment du théâtre qui a conservé sa machinerie et son décor classé. Au centre de la place trône une fontaine, don de Charles Crozatier à la ville, elle symbolise Le Puy et ses quatre rivières locales : la Loire, l’Allier, la Borne et le Dolaizon.

Nous entreprîmes notre montée vers la cathédrale en passant par la place du Plot où se tient un marché chaque Samedi matin.

Sur la façade de l’Hôtel de Ville, une grande banderole annonçait la Fête du Roi de l’Oiseau. Il faisait chaud, déjà, des pigeons prenaient leur bain dans la fontaine :

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Un peu plus loin, je me retrouvai seule, les copines avaient disparu dans des magasins de dentelles. devant lesquels j’étais passée sans m’arrêter car les fanfreluches et moi….

Pour ne pas paraître plus ourse que nature, je m’approchai pour observer un dentellier tout à son art devant sa boutique, son carreau sur les genoux.

Je fus surprise par la vitesse à laquelle il manipulait ses fuseaux sans apparemment trop regarder ce qu’il faisait. Une inscription annonçait qu’à l’intérieur se trouvait le plus grand carreau du monde, par curiosité j’entrai et tout au fond du magasin, je vis ça :

un carreau de 2,24 m de long sur 64 cm de largeur et haut de 28 cm comportant 31 434 trous d’épingle, 663 fuseaux de fils bleu, 664 fuseaux de fil blanc, 662 fuseaux de fil rouge soit 1 989 fuseaux au total. Cette représentation du drapeau français avait déjà nécéssité environ 2 500 heures de travail… Et beh ! J’admirai tout en entendant vaguement le maître des lieux expliquer la différence entre la dentelle faite main et la dentelle mécanique et parler d’une de ses grands-tantes spécialisée dans la finition des ouvrages en dentelle.
La légende dit que la dentelle fut crée au Puy au tout début du 15ème siècle par la jeune Isabelle Mamour qui excellait si bien dans la broderie qu’elle fut chargée par l’évêque Elie de l’Estrange de confectionner le vêtement que porterait la Vierge Noire pour le jubilé de 1407. Elle essaya tous les points de broderie possibles mais elle ne fut pas satisfaite de son travail : elle eut alors l’idée de poser son dessin sur une planchette et d’y piquer des aiguilles pour maintenir les fils qu’elle entrecroisait : la parure de la Vierge Noire eut cette année-là une finesse et une transparence inédites. Certains racontent aussi que pendant tout le Moyen-Âge la ville du Puy, départ des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, devint une grande ville de pèlerinage attirant des foules nombreuses, des marchands et des colporteurs : ce sont ces derniers qui auraient introduit la dentelle dans le Velay et qui en auraient enseigné les rudiments.
Le carreau traditionnel, le métier de la dentelière, présente dans sa partie supérieure un cylindre sur lequel on épingle le carton, le modèle où l’on pique les épingles à tête colorée qui maintiennent les fils se déroulant des fuseaux : le cylindre tourne peu à peu, la dentellière avance les épingles et l’ouvrage se construit.

A la belle saison, les dentellières se réunissaient en « couviges », un lieu choisi en fonction du vent et du soleil : là, assises sur une chaise, le carreau sur les genoux, elles travaillaient autant des doigts que de la langue. En hiver elles se retrouvaient chez la Béate, femme de la congrégation de l’Instruction du saint Enfant Jésus qui se consacrait à l’instruction dans les hameaux du Velay. Elles œuvraient alors « à la boule », petite carafe d’eau qui multipliait et concentrait la faible lueur d’une bougie sur leur labeur.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
A la fin du 17ème siècle, pour faciliter le commerce de la dentelle du Puy dont l’un des obstacles à son développement était la dispersion de la main d’œuvre, des intermédiaires appelées « leveuses » s’organisèrent entre négociants et dentellières. Souvent les seules à connaître les dentellières, elles fixèrent donc librement et sans contrainte le prix d’achat de la dentelle. Parfois les leveuses exploitèrent les dentellières en leur versant une somme inférieure au prix convenu sous prétexte de malfaçons ou de salissures. Grâce à elles qui facilitèrent les échanges entre les dentellières et les marchands, les quantités de dentelles fabriquées augmentèrent mais au détriment de la qualité. La dentelle du Velay vit ainsi ses ventes diminuer du fait du peu de variété, du peu de goût dans les dessins et d’une concurrence grandissante. La « leveuse » passait régulièrement le Samedi ou les jours de foire prendre les dentelles achevées et fournissait de nouveaux modèles. L' »aponceuse » assemblait alors les différents éléments de la dentelle, dessinés pour faire un tout.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au début du 17ème siècle la dentelle connut un succès considérable, on la trouvait partout, sur les vêtements (cols, manchettes, gants, bottes), sur les meubles, sur les carrosses, etc. Louis XIII en réglementa l’usage par quatre édits en 10 ans (de 1629 à 1639) qui ne furent pas respectés bien au contraire : l’engouement pour les dentelles et les broderies se multiplia. Mais, las ! un arrêt royal interdit de vendre, de porter et de fabriquer de la dentelle sous peine d’amende parce qu’un grand nombre de femmes s’en occupant on ne pouvait plus se procurer de domestiques. Les dentellières, privées de leur gagne-pain trouvèrent un ardent défenseur en Jean-François Régis (1597-1640), un missionnaire jésuite dont on raconte qu’il se rendit à Toulouse et qu’il obtint du Parlement qu’il abolisse son décret. Plus tard il persuada ses compagnons d’ouvrir aux dentellières des débouchés en Espagne et jusqu’aux Amériques. Après sa canonisation en 1737 les dentellières en firent leur saint patron.
La dentelle du Puy connut son apogée au 18ème siècle : elle était alors diffusée dans le monde entier. Pour lutter contre la concurrence et satisfaire les nouvelles demandes de la clientèle, les fabricants de dentelle du Velay innovèrent en proposant une dentelle en soie naturelle avec un dessin plus précis et une technique plus élaborée, la « blonde » plus fine et plus légère, d’un très bel effet ce qui relança le commerce de la dentelle du Puy.

La Révolution lui fut néfaste en tranchant bien des cous qui s’en paraient. Un arrêté municipal mit provisoirement fin à l’activité des « Béates » en déclarant qu’elles « colportaient des œuvres fanatiques nuisant à la République ». Elles se cachèrent et les dentellières abandonnèrent leur carreau.

Après la Révolution la reprise de l’activité dentellière mit du temps. Cependant certains événements, tels que l’Exposition Industrielle de Paris en 1802 où furent primés les modèles présentés par les dentelliers du Puy, révélèrent ses valeurs et ses possibilités. Ceci redonna un véritable envol à la dentelle du Velay et engendra une réaction dynamique chez les fabricants : ils recherchèrent la perfection et inventèrent de nouvelles techniques et de nouveaux modèles (la guipure du Puy). En 1823, on assista à un renouveau de la qualité grâce à Théodore Falcon qui avec un esprit inventif et un goût raffiné renoua avec l’art dentellier. Il étudia la façon de travailler des dentellières : il pensa que pour faire un travail de qualité, il fallait lutter contre la routine, former le goût des dentellières et faire acquérir des notions artistiques aux dessinateurs. Pour concrétiser son idée, il créa en 1838 la première école de dentelle dont le succès fut immédiat et en 1856, un musée de la dentelle.
En 1855 une autre école dirigée par les béates et subventionnée par la ville fut ouverte : l’école de dentelle des enfants pauvres de la ville : dans cette école 100 jeunes filles étaient formées à la dentelle sous la conduite de deux béates.Vers le milieu du 19ème siècle jamais la dentelle du Velay ne fut aussi prospère et les fabrications aussi diversifiées. Les élus de la Haute-Loire témoignèrent de leur intérêt pour la dentelle en autorisant la création en 1858 d’une école de dessin dentellier et en 1862 celle d’une chambre syndicale de la dentelle. Ces décisions donnèrent à la dentelle un essor exceptionnel jusqu’en 1876 : de nombreux dentelliers de Paris ou de Normandie, des maisons de haute couture et des dessinateurs envoyèrent leurs dessins pour les faire réaliser au Puy en raison non seulement de la qualification des dentellières mais surtout du faible coût de cette main-d’œuvre.

Au 20ème siècle, l’activité des Béates qui avait repris fut menacée par la loi sur l’Enseignement Primaire de Jules Ferry et par les lois interdisant l’enseignement aux religieuses. C’est ainsi que progressivement les Béates furent remplacées par des institutrices qui ne possédaient aucune compétence en dentelle : cette situation entraîna rapidement une baisse de la main-d’œuvre dentellière. Face à cette situation deux dentelliers ponots, Hippolyte Achard et Pierre Farigoule, obtinrent de la municipalité en 1903 la création d’une section dentellière à l’école pratique du Puy dans le but d’apprendre à faire des dessins. Deux députés, l’un de la Haute-Loire et l’autre du Calvados, firent voter une loi pour créer l’apprentissage professionnel de la dentelle à la main dans les écoles primaires de filles des départements où la fabrication était d’usage et dans les écoles normales d’institutrices de ces mêmes départements. Cependant il fut difficile d’appliquer ce texte car il n’y avait plus d’éducateurs spécialisés : pour mettre cette loi en application l’école de la « Dentelle au Foyer » fut créée en 1910 au Puy-en-Velay : elle accueillait gratuitement les jeunes filles de la campagne pour leur apprendre la dentelle ou pour les perfectionner.
La guerre de 1914-1918 modifia profondément ces projets de développement. Les hommes partirent sur les champs de bataille et les femmes délaissèrent leur carreau. L’après-guerre ne fut pas propice au retour de la dentelle à la main : la dentelle mécanique se développait, la main-d’œuvre manquait et les l’aides de l’état s’avérèrent insuffisantes.

Johannès Chaleye créa en 1942 le Conservatoire de la Dentelle pour assurer le pré-apprentissage dentellier à l’école primaire, pour former des dentellières qualifiées et pour établir la liaison entre l’école pratique (qui enseigne art et création) et la dentelle au foyer (qui enseigne technique et fabrication). Mais ce conservatoire ne survit pas au décès de son fondateur. En 1974 Mick Fouriscot fonda le « Nouveau Conservatoire de la Dentelle à la Main » pour maintenir la tradition, la pratique et l’enseignement de la dentelle à la main et sauvegarder le patrimoine dentellier : carreaux, fuseaux, épingles, planches à dentelle, etc. En 1976 le « Nouveau Conservatoire » changea de nom, il s’appela désormais le « Centre d’Enseignement de la Dentelle au Fuseau » et proposa différentes formations pour apprendre ou se perfectionner dans l’art de la dentelle. D’autres structures permirent d’étudier l’histoire et les techniques de la dentelle, ainsi que les liens qui existent entre ceux-ci et la ville du Puy : l’atelier conservatoire national de la dentelle créé en 1976 chargé de préserver et de développer les techniques de la dentelle au fuseau : mise en carte, fabrications de dentelles, finition et montage : il réalise des pièces qui entrent dans les collections du Mobilier National. Le musée Crozatier du Puy présente une exposition d’œuvres en dentelle et des carnets d’échantillons de certains fondateurs.
La région du Puy s’est spécialisée dans la dentelle de Cluny est dite à fils continus car on utilise le même nombre de fuseaux du début jusqu’à la fin de l’ouvrage. Constituée de dessins géométriques elle est exécutée avec un plus gros fil que d’autres dentelles ce qui la rend plus solide et elle comporte de nombreux points d’esprit de forme ovale disposés en rosaces ou en rivières.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je suis quelqu’un qui aime les travaux minutieux : tout ce qui m’entourait se mit à me parler, je regardai enfin et je vis des splendeurs que je regrette de ne pas avoir photographiées, des napperons, des ombrelles, un grand et magnifique dessus de table où l’artisan a passé 200 heures de travail et tant d’autres merveilles…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au rayon vêtement je trouvai une belle tunique décolletée dont je fis l’emplette pour draguer les filles et, accessoirement, moins souffrir des canicules (37° à Lyon le jour où j’écris ces lignes). La dentelle, cette rusée, m’a tapé d’un grand coup sur la tête avec sa foudre (Bang !) et moi qui l’an dernier suis tombée (Paff !) dans le point de croix papillonesque je regrette de pas l’avoir apprise quand j’étais jeune et bête. Quelle artisanne la dentelle a perdu avec moi, snifff !!!

 
A suivre…

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4 réponses à Belles dentelles, haute Marie et goûteuses autruches (1)

  1. Cecileanaelle dit :

    Je l’ai vu il y a une semaine ce monsieur qui manipule si bien les fuseaux. En plus, il a beaucoup d’humour ! Dans mon enthousiasme, j’ai complétement oublié de prendre des photos de son carreau alors que je voudrais raconter mes vacances sur mon blog. Pourrais-tu me « prêter » celle où figure son carreau, sur une chaise ?

  2. Domi dit :

    Oui, tu peux m’emprunter l’image à condition que tu mentionnes qu’elle vient de mon site.

  3. DONAT Dominique dit :

    m’appelle Domi (aussi), suis prof d’arts appliqués et en train de faire un cours sur la dentelle pour mes filles!! suis tombée sur ton article, on a très envie d’y aller faire un tour!!! (au PUY!) j’aimerai savoir d’où tu tiens toutes ces infos sur l’origine de la dentelle? c’est vachement documenté, bravo!!

  4. Domi dit :

    Oh, c’est simple, j’ai passé des heures à chercher les bon sites et pleins d’autres d’heures à compiler et à vérifier toutes mes infos…

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