Classé X.

En Août 2008 il me prit fantaisie non pas d’aller à confesse il y en aurait eu pour trop longtemps mais d’explorer les recoins d’une énorme malle achetée à la Samaritaine lorsque j’avais 20 ans et qui m’a vaillamment suivie dans tous mes déménagements. Presque au fond je trouvais une boîte en fer dont le sacerdoce premier fut de contenir des Petits Beurres, hélas cette mission ô combien sacrée ne résista pas aux assauts de la gourmandise de quelques bambins et la malheureuse fut priée par ma grand-mère maternelle d’accueillir ses fils à broder. Je ne sais plus comment cet héritage parvint jusqu’à moi avant que ma mère qui ne brodait pas ne tente de transformer ces moulinés de coton en fils à coudre ou à repriser ou à Dieu sait quel usage inapproprié… Moi j’étais toute attendrie de retrouver ce souvenir mais fort embêtée aussi : à l’époque c’était la tapisserie à l’aiguille qui me passionnait, je trouvais même le moyen de faire moi-même mes modèles sur mon ordi…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La mode s’en mêla, cette girouette inconséquente décréta que le petit point c’était ringard et moche, les ventes d’écheveaux s’effondrèrent, la marque alsacienne supprima des couleurs de son nuancier des laines et moi je fus bien emmouscaillée car je ne pus pas terminer les choses en cours. Par curiosité je gogolisais le mot « broderie », je découvris des merveilles et je me sentis misérable, je ne parviendrai onques à chamarrer ainsi aucun tissu !

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je cliquais tant que je tombais sur un site proposant de transformer en ligne n’importe quelle photo en modèle de point de croix. Horreur ! Je fus immédiatement renvoyée à ces heures sombres où des bonnes sœurs contraignirent la pauvre enfant innocente que j’étais à s’escrimer sur un affreux abécédaire rouge vif pendant la dernière heure de la journée en alternance avec un atroce bout de tricot, turquoise pour ce qui me concernait. Du haut de ces petites croix cinquante années te contemplent, tressaille, ma fille !! Pas question, plus jamais ça, il est inenvisageable que je repasse jamais par ce Purgatoire pour atteindre l’Enfer tant désiré !!! Las, grande est ma curiosité et faible chose je suis, juste pour voir je choisis une photo de mon matou et j’obtins quelque chose d’assez ressemblant, il y avait juste deux ou trois bricoles à corriger ça et là, la couleur des yeux verts et or de mon rouquin et sa truffette rose et non grise. Je sauvegardais le résultat sur mon ordi, quelques jours passèrent et, par désœuvrement, si, si, je tentais d’améliorer encore mon chef-d’œuvre en devenir en m’amusant beaucoup : mon Carouf se trouva doté d’une robe noire et bleue, de prunelles rouge vif et de griffes jaune fluo entre autres avanies. Son regard navré m’engageait à dénicher une autre victime pour mes expériences improbables.

En Août des papillons volettent dans les petits jardins aux alentours de chez moi, j’eus ainsi l’idée d’en capturer quelques-uns dans mes filets gogolesques. Ces bestiaux-là s’avérèrent plus délicats à tripatouiller que mon félin personnel mais mon appétence pour les trucs minutieux m’encouragea et j’obtins des choses qu’à l’époque je jugeais magnifiques mais dont je rougis à présent.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

C’est ainsi que mon ordi se transforma en musée entomologique. Le moment arriva où il me fallut bien envisager leur avenir, à ces petits : je me documentais sur la Toile pour tâcher de voir si le point de croix était aussi abominable que dans mon souvenir et tout un charabia ésotérique tenta d’intimider l’impétrante que j’étais alors. Ca parlait de points au centimètre, de travailler sur un fil, d’étamine, de mouliné, d’aiguille taille tant, de diagramme, de tambour et d’autres absconseries du même tabac… Vexée je voulus démontrer qu’on ne se débarrasse pas de moi aussi facilement et je fis l’emplette de cinquante centimètres de toile Aïda et de quelques nuances de fil pour varier ceux de ma Mémé. Je commençais par surfiler le tissu comme la dame du magasin elle avait dit mais ouch ! même en pleine lumière et le nez dessus je distinguais à peine les trous par lesquels j’étais supposée passer mon aiguille, déterminée à venir à bout d’au moins un papillon j’acquis une loupe pas chère et un indispensable enfile-aiguille.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Doucement, pourvue d’un tuto facile et de coton blanc je piquais ici pour ressortir là, d’abord une branche de la croix dans un sens sur toute la rangée de la même couleur puis la deuxième tige dans l’autre sens, ça n’était pas compliqué de faire dans le X…

Obstinée, en comptant les points de chaque zone de couleur, je kiffais grave de voir apparaître peu à peu une aile de papillon sous mes petites mimines puis un corps et, hardi moussaillonne, on ne faiblit pas ! une autre aile et la bestiole tout entière, Dominique : 1, bonnes sœurs : 0 !

 
 
 
 
 
 
 
Encouragée par cette victoire je décidais de m’outiller un brin, j’achetais un tambour pour tendre la toile et la rendre plus facile à broder, des aiguilles à bouts ronds car, ô vilenie, je besognais mon premier insecte avec une aiguille à coudre à bout pointu et deux ou trois échevettes de nouvelles couleurs…

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mine de rien, en douceur les papillons envahirent ma toile : un beau jour ma mercière préférée à qui je montrais l’avancée des travaux me demanda si j’offrirai mon Grand Œuvre et comment je pensais le faire encadrer : telle Bécassine chez les brodeuses, j’avais déposé mon premier né au bord de la toile sans penser à son devenir futur … Huit ans plus tard le tissu espère toujours que je décide de son sort, bien plié dans ma malle à ouvrage : petit à petit j’ai réalisé que je brodais d’horribles horreurs et j’ai lâchement abandonné ma première production classée X. Recluse au fond de son coffre, elle est devenue très acariâtre, elle ne supporte pas la compagnie humaine et elle abomine les photos, je ne peux donc pas la monter, désolée… J’ouvrageais ensuite quelques papillons solitaires plus élaborés et moins sauvages qui ont adoré faire les marioles devant mon objectif.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

J’acquérais un logiciel de point de croix, frère jumeau de celui que j’utilisais en ligne et j’entrais alors dans une période de créativité intense, je travaillais très minutieusement, je passais parfois plusieurs jours à fignoler les détails d’un spécimen, en quelques mois j’inventais plus de 250 modèles de toutes tailles, du microbe de 135 points

 
 
 
au moyen de 1 349 points

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

au grand de 5 200 points

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
et aux géants de 26 589 points

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
et de 43 160 points

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
que je n’ai pas encore osé broder, je crains que des loustics de cette taille effrayent et de ne pas parvenir à les caser…
Lorsque je voulus commencer à broder un lépidoptère un peu grand je me trouvais face à un tel embrouillamini de symboles que je décidais de mettre un peu de couleur par-ci par-là en guise de boussole.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Messieurs les Papillons sont coquets et ils raffolent de couleurs chatoyantes : moi leur brodeuse je fus priée d’agrandir ma collection d’échevettes de nuances toujours plus fines pour que resplendissent les écailles de leurs ailes et le jour advint où je possédais toute la collection de la marque française bien connue soit 465 coloris que je rangeais dans 4 classeurs.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 

Soucieuse de ma renommée grandissante chez les imagos j’adjoignis les 60 teintes des deux séries de fils nuancés alsaciens à cette accumulation.

 
 
 
 
Je commandais aussi quelques fils teints artisanalement sur les bords du Rhin et ailleurs

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 

tout un nuancier thaïlandais de 463 coloris

 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
et les 472 teintes d’une célèbre marque allemande.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 

Pour offrir des parures délicatement ouvragées à mes petits clients je perfectionnais l’outillage en échangeant ma loupe peu pratique contre une loupe frontale,

 
 
 
afin de ne plus me perdre dans un modèle je me procurais un tableau magnétique,

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 

des ciseaux à broder à bouts très pointus

 
 
 
 
 
 

et une pince à épiler pour ôter les poils du chat blanc et roux qui s’auto-promeut contremaître et qui vient vérifier la qualité du travail sur une toile noire et aussi pour mater les tout petits bouts de fils qui jouent les contestataires et qui refusent de se laisser glisser sous les autres : ainsi pourvue, faute de pouvoir leur tirer les oreilles avec les doigts je leur pince les fesses pour les dompter !

 
Je me lassais de toujours travailler sur du blanc et un beau matin je décrétais qu’aujourd’hui on teignait gratis : j’obtins de très belles toiles pour jouer encore davantage avec les coloris.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 

J’ai offert cette broderie à des amies à l’occasion de leur mariage après 30 ans de vie commune.

 
 
 
 
 
 
Je m’avisais que je pouvais broder des tas de papillons différents à partir du même modèle en variant l’assortissage des couleurs comme avec ces triplés.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Alors bien sûr, la question de base de ceux qui ne feront jamais rien de leurs dix doigts, de ceux qui restent des heures apathiques devant leur télé, c’est « Pourquoi broder ? Qu’est-ce que tu en fais, ça sert à quoi ? » J’ai toujours aimé fabriquer des choses de mes mains, bricoler des trucs minutieux, je déteste l’inactivité, nous sommes vivants, profitons-en ! C’était très jouissif de toucher la laine quand j’étais Pénélope et à présent c’est tout autant jubilatoire de tripoter le coton depuis que je réincarne la reine Mathilde, de voir quelque chose prendre forme sous mes menottes, de faire s’imbriquer les couleurs et les formes. Compter les point, tirer l’aiguille apporte une grande détente, un oubli bienfaisant des empoisonneurs et des enquiquinements où les idées peuvent circuler à leur aise et s’acoquiner plus profitablement. Quand je brode je suis comme le lait : concentrée ! Reste à savoir sur quoi…
Broder c’est pouvoir faire plaisir en offrant quelque chose d’inattendu et de personnel et c’est encore meilleur quand le receveur ne s’attend pas à ce qu’on lui fasse un présent même si je suis parfois déçue du peu de soin que l’on a de mes papillons impressionnistes et de mes autres œuvrettes. N’empêche, je continue à gratifier de papillons seuls ou en troupeau qui veut bien !

Moi j’aime l’idée de troc de compétence comme cet échange improvisé avec Nelly qui a

 
 

composé pour moi ce magnifique collage
 
 
 
 
 
 
 
dont la route vers le sud croisa cet imago promptement baptisé « Le Napolitain ».

Ce contenu a été publié dans Point de croix, Sur ma planète, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *